DÉCHÉANCE DE LA DÉCENCE OU DÉMOCRATISATION DE L’INDÉCENCE?


Si les réseaux sociaux ont permis de raccourcir les distances spatiales entre les humains, rendant ainsi leurs interactions beaucoup plus fluides, ils ont aussi permis d’amincir les murs de la décence. Les réseaux sociaux ont fait tomber le rideau de décence qui avait permis aux sociétés humaines de garder jusqu’ici un certain degré d’humanité. 
Jadis, en Afrique, l’accès à la parole, cette arme humaine nécessaire et dangereuse, était très protégé. Rien d’étonnant puisqu’elle a été d’abord l’arme du créateur. En effet, dans les cosmogonies africaines, et ceci depuis l’Egypte ancienne, la création par le Verbe est considérée comme étant un bond qualitatif majeur et une évolution remarquable dans le choix des techniques de création du demiurge. Voilà pourquoi, la parole a toujours été protégée ; elle était canalisée pour tamiser le discours, individuel et collectif, et pour définir et réguler les rapports sociaux. 
On retrouve chez les Peuls–et ceci est aussi vrai pour plusieurs autres groupes africains–cette nécessité de tamiser la parole avant de l’émettre. Les descendants de Ilo Yaladi diront en effet : « Kongol ko ndiyam, so rufii ɓoftotaako» (La parole prononcée est comme de l’eau versée ; vous ne pouvez la récupérer). Mais faut-il rappeler ici que la référence à l’eau ne relève pas du hasard. Ici, comme c’est encore le cas dans plusieurs sociétés africaines, l’eau est l’élément primordial de la création. Elle est un des quatre éléments de la création. Elle est l’élément à partir du quel tout a été créé. C’est le Nwn (Noun) égyptien. La parole est une technique de création du démiurge ; la plus sophistiquée de ses techniques. 
De ce fait, l’accès à la parole était régi par des normes qui répondent aux inquiétudes de la société humaine ; garantir le triomphe de l’ordre. Dans ces sociétés africaines, la stratégie a été de contrôler l’accès à la parole pour contrôler ainsi son usage. Ce contrôle est la soupape de sécurité nécessaire pour remédier à l’échec des filtres de la responsabilité individuelle. Ce n’était pas n’importe qui qui avait accès à la parole. 
Aujourd’hui, la prolifération des plateformes de communication, l’anonymat virtuel et surtout l’élimination de la nécessité de savoir lire et écrire ont eu comme conséquence majeure la démocratisation de l’accès à la parole. L’analphabète, le lettré et l’intellectuel ont le même droit à la parole ; et chacun a son auditoire. Et puisque le contrôle ou le filtre collectif s’est effondré, l’accès à la parole est désormais laissé aux seuls filtres de la responsabilité individuelle. Et lorsque cette responsabilité individuelle échoue, alors c’est le déluge de l’indécence car la soupape de sécurité collective est absente. Ainsi, la démocratisation de l’accès à la parole a engendré la démocratisation de l’indécence ou si vous voulez la démocratisation de la folie.
De ce fait, nous conseillerons à tous les esprits logiques de répondre à l’indécence par la décence érigée en silence ou en mépris. L’indécence est devenue si banalisée aujourd’hui qu’elle est un passe-temps, et même une rampe de lancement de carrières politiques. On est passé de «Je pense, donc je suis» à  «J’insulte, donc je veux être». Mais en réalité, l’humain, dans son essence, a peu changé depuis son expulsion nécessaire du jardin originel. Ce qui a surtout changé, nous pensons, c’est la capacité de la société à filtrer sa folie. Les sociétés anciennes contrôlaient la folie humaine. Les sociétés d’aujourd’hui prospèrent grâce à cette folie. 

Siikam Sy 
Crédit source: Post Facebook Sii Kam 

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