
ON NOUS DONNE DES CHIFFRES MAIS ON NOUS CACHE LES RESPONSABILITÉS.
Le gouvernement a fini par publier son rapport annuel sur le contrôle de la gestion de l’argent public. Ce document, qui porte sur les exercices 2024-2025, n’a été rendu accessible qu’en août 2026, plusieurs mois après la clôture de l’exercice, sans que soient précisés ni la date exacte d’arrêt des données ni le motif de ce retard. Il révèle 2,375 milliards d’ouguiyas (MRU) d’irrégularités sur 32,8 milliards audités. Mais derrière ces chiffres, une question fondamentale demeure entière, et le gouvernement n’y apporte aucune réponse. Qui répond de ces irrégularités ?
Le premier signal d’alarme dans ce rapport est le tri sélectif opéré dans les contrôles. Le secteur des mines et de l’énergie ne fait l’objet que d’une seule mission sur vingt-huit. Trois missions seulement concernent la pêche, sans que les institutions visées soient jamais nommées. Comment les priorités de contrôle ont-elles été arrêtées ? Pourquoi ces secteurs, qui concentrent les marchés les plus juteux et les enjeux financiers les plus considérables, où gravitent des intermédiaires connus pour leurs liens avec le pouvoir, ont-ils été à ce point épargnés ?
Que le rapport affirme que l’IGE établit elle-même une partie de son programme de contrôle ne saurait suffire à exonérer le pouvoir de ses responsabilités. Nous savons comment fonctionne réellement le système. Le pouvoir décide des contrôles qu’il veut provoquer, impose des saisines hors programme au gré de ses propres intérêts et conserve la maîtrise de l’environnement dans lequel l’Inspection exerce ses missions. Il ne peut donc se réfugier derrière l’autonomie formelle de l’IGE pour se décharger de sa responsabilité politique. Une institution de contrôle ne peut être véritablement indépendante lorsque l’exécutif conserve les moyens de déterminer ce qui doit être contrôlé, ce qui ne doit pas l’être et les suites qui peuvent être données aux conclusions.
C’est précisément là que se trouve l’une des contradictions fondamentales de ce rapport. L’IGE réclame elle-même le pouvoir de saisir directement la Cour des Comptes pour les fautes de gestion. Pourquoi ce pouvoir ne lui est-il toujours pas accordé ? Pourquoi le gouvernement refuse-t-il de donner à l’institution chargée de contrôler l’argent public les moyens de faire aboutir ses propres constatations ? Une institution qui ne peut ni contrôler librement ce qui doit l’être, ni saisir directement la juridiction compétente, ni garantir elle-même les suites de ses constats demeure, dans les faits, à la merci du bon vouloir de l’exécutif.
Le gouvernement ne peut demander aux Mauritaniens de croire à l’efficacité du contrôle tout en maintenant l’institution de contrôle dans une position qui limite sa capacité à faire aboutir ses propres constatations. Il ne peut proclamer la lutte contre la corruption tout en conservant un système dans lequel le pouvoir décide largement de ce qui doit être contrôlé, de ce qui doit être poursuivi et de ce qui peut finalement rester sans suite.
60% de l’impact financier des irrégularités constatées proviennent de la commande publique. Ce sont les marchés qui financent nos routes, nos écoles, nos hôpitaux et nos infrastructures. Et pourtant, le rapport ne dit pratiquement rien de ces marchés. Rien sur les administrations attributaires. Rien sur les commissions de passation. Rien sur les entreprises bénéficiaires. Pas de noms. Pas de décideurs. Pas de signataires. Pas de responsables.
Ce silence n’est pas anodin. Il protège les zones de connivence que les Mauritaniens connaissent bien entre certains milieux d’affaires et le pouvoir. Aucune institution contrôlée n’est identifiée. Aucun projet. Aucun marché. Seulement des formules vagues comme « un établissement public » ou « un département ministériel ». La présomption d’innocence des individus ne saurait justifier l’anonymat des institutions qui gèrent l’argent du peuple.
Quand cet argent appartient à tous, le peuple a le droit de savoir dans quelle institution il a été engagé, pour quel projet, dans quel marché, selon quelle procédure et avec quelles conséquences. L’argent public ne peut pas devenir anonyme au moment même où il faut rendre des comptes.
La publication d’une version aussi agrégée et aussi systématiquement anonymisée est une épuration. Le rapport a été débarrassé de tout ce qui permettrait aux citoyens de remonter aux responsabilités, d’identifier les institutions concernées, de connaître les bénéficiaires des marchés et de suivre les suites données aux irrégularités constatées.
Cette épuration est en elle-même révélatrice. Elle montre un pouvoir qui n’a aucune intention réelle de jouer la transparence ni de lutter sérieusement contre la corruption. Il fait le minimum pour satisfaire les bailleurs et endormir l’opinion. On publie quelques chiffres pour donner l’illusion du contrôle. On dissimule précisément ce qui permettrait de remonter aux responsables.
Le rapport mentionne 34 sanctions administratives, dont vingt cessations de fonction, trois mutations d’office et onze avertissements. Mais où sont les institutions concernées ? Quels sont les faits reprochés ? Qui a prononcé ces sanctions ? Quelles autorités les ont appliquées ? Quels effets ont-elles réellement produits ?
Tout porte à croire qu’il s’agit une fois de plus de lampistes, de petits fonctionnaires sacrifiés pour épargner les échelons supérieurs. Aucun média, aucun communiqué officiel n’a jamais fait état du limogeage ou de la sanction d’un haut responsable à la hauteur des faits et des montants évoqués.
Pendant ce temps, les hauts responsables continuent d’étaler leur enrichissement sans complexe. Achats de terrains à Nouakchott à des prix au mètre carré qui rivalisent avec ceux des capitales mondiales. Acquisitions de villas à l’étranger. Accumulation ostentatoire de richesses.
La corruption et la mauvaise gestion ne sont pas l’œuvre des seuls exécutants. Les grandes décisions se prennent en haut. Les grands marchés s’attribuent en haut. Les grandes sommes circulent en haut. Quand on parle de milliards, il est légitime d’exiger que soient identifiés ceux qui se trouvent au sommet de la chaîne de décision.
Nous ne voulons pas d’une lutte contre la corruption qui punit les petites mains pendant que les véritables décideurs restent intouchables. Nous ne voulons pas d’une justice administrative qui s’arrête au bas de la chaîne de responsabilité. Nous voulons que l’on remonte jusqu’à ceux qui décident, jusqu’à ceux qui autorisent, jusqu’à ceux qui bénéficient et jusqu’à ceux qui protègent.
Quatre dossiers ont été transmis à la justice, deux à la Cour des Comptes et deux au Parquet. Où en sont-ils aujourd’hui ? Transmettre un dossier à la justice ne saurait constituer un point final. Les Mauritaniens ont le droit de connaître la suite réservée aux affaires qui touchent à leur argent. Rien ne permet d’exclure que ces dossiers suivent le même chemin que tant d’autres avant eux. Classés. Enterrés. Oubliés. Une transmission ne vaut pas justice. Un dossier ouvert ne vaut pas une sanction. Une sanction annoncée ne vaut pas une réparation. Et une réparation ne vaut pas une reddition des comptes tant que les responsables ne sont pas identifiés et que l’argent public n’est pas effectivement récupéré.
L’IGE évalue à 2,375 milliards d’ouguiyas l’impact financier des irrégularités et indique que 45,6 millions d’ouguiyas seulement ont été reversés en numéraire au Trésor. Entre les milliards d’irrégularités constatées et les quelques millions effectivement reversés, le gouffre est vertigineux. Ce chiffre dérisoire en dit long sur l’absence de volonté de ce pouvoir de briser l’impunité. Il révèle une opération de façade, juste suffisante pour donner l’apparence d’une action et apaiser une opinion qui n’a pas oublié la réputation de ce régime en matière de corruption. Le gouvernement doit rendre compte, dans le détail, de ce qu’il est advenu de cet argent. Où est ce qui a été récupéré ? Qu’est-ce qui est encore en cours ? Qu’est-ce qui fait l’objet de réparations ou de mesures de recouvrement ? Qu’est-ce qui reste à traiter ? Quelles sommes ont été définitivement perdues pour le Trésor ? Les Mauritaniens ont le droit de le savoir.
Le rapport ne permet pas davantage d’évaluer la récidive. Combien d’administrations réitèrent les mêmes fautes ? Combien de gestionnaires contrôlés une première fois se retrouvent ensuite à des postes équivalents ? Combien de problèmes déjà signalés resurgissent dans les contrôles suivants ? Combien de fois faudra-t-il inspecter la même administration avant que l’État daigne enfin changer quelque chose ? Une inspection n’a pas pour seule fonction de constater, année après année, les mêmes dérives. Elle doit permettre de les corriger et, surtout, d’empêcher qu’elles se reproduisent. Sinon, le contrôle cesse d’être un instrument de réforme pour devenir un simple registre annuel des dysfonctionnements de l’État.
L’IGE a formulé 771 recommandations. Sur les 348 actions planifiées, 231 ont été exécutées. Mais 351 recommandations sont toujours en attente de transmission. Là encore, on en reste au constat. On n’entre pas dans le suivi. Une recommandation qui ne débouche sur aucun changement concret dans la gestion publique ne vaut rien. Une inspection qui constate sans pouvoir faire aboutir ses propres constats n’est qu’un instrument amputé de son efficacité. Et un pouvoir qui accepte cette situation ne peut prétendre mener une véritable politique de lutte contre la mauvaise gestion et la corruption.
Nous exigeons clairement cinq mesures.
La publication du rapport dans son intégralité, mission par mission, avec l’identification des institutions, des projets et des marchés contrôlés, ainsi que les montants et la nature des irrégularités constatées ;
La publication d’un état public du suivi des sanctions et des dossiers transmis à la justice, jusqu’à leur issue définitive ;
La publication régulière de la situation réelle du recouvrement de l’argent public, avec les sommes récupérées, les sommes encore dues et les mesures engagées pour leur recouvrement ;
La mise en place d’un véritable indicateur de récidive et d’un mécanisme transparent de suivi de l’exécution des recommandations de l’IGE ;
L’octroi à l’IGE du pouvoir de saisine directe de la Cour des Comptes qu’elle réclame elle-même, ainsi que la garantie que son programme de contrôle puisse être établi de manière autonome, sans interférence ni calcul politique de l’exécutif. L’IGE doit pouvoir contrôler librement les institutions relevant de son champ de compétence, rendre publics ses rapports sans épuration et transmettre directement à la justice les faits qui le nécessitent.
Ce rapport édulcoré et vidé de sa substance montre assez que ce régime ne cherche ni à identifier les responsabilités, ni à sanctionner à la hauteur des faits, ni à récupérer l’argent, ni à corriger les dysfonctionnements, ni à empêcher leur répétition. Il se contente d’exhiber des chiffres.
Mais les Mauritaniens ne demandent pas des chiffres pour les chiffres. Ils veulent savoir où est passé leur argent. Ils veulent savoir qui l’a géré. Ils veulent savoir qui doit en répondre. Ils veulent savoir qui a été sanctionné. Ils veulent savoir combien a été récupéré. Ils veulent savoir pourquoi les mêmes pratiques continuent.
Le gouvernement, dans ce domaine comme dans tant d’autres, est coutumier des chiffres qu’il déverse sans retenue. Mais dans ce rapport, il ne livre aux Mauritaniens qu’une portion infime de la réalité. Il leur cache l’essentiel. Les responsabilités.
Or les Mauritaniens veulent les chiffres, les faits, les responsabilités, savoir où est leur argent et qui doit répondre de sa gestion. Ils veulent que les contrôles produisent des sanctions, que les sanctions produisent des réparations et que les réparations produisent enfin un changement dans la gestion de l’État. Ils veulent surtout que ceux qui ont mal géré leur argent en répondent enfin, devant la justice et devant le peuple mauritanien.
On nous donne les chiffres mais on nous cache les responsabilités. Et tant que les responsabilités resteront cachées, il n’y aura pas de véritable reddition des comptes.
Biram Dah Abeid










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