● Mauritanie Politique | De la discrimination positive en Mauritanie ? | Par M. Amadou Alpha Ba

Ces dernières semaines ont été marquées par des débats suscités par la signature d’un appel de leaders Haratines appelant à deux décisions majeures : la reconnaissance de l’identité aratine dans la constitution au même titre que les autres « identités reconnues ».
La discrimination positive désigne un ensemble de mesures définies comme correctives, donc temporaires visant à corriger un gap de niveau économique ou social au profit de groupes considérés comme défavorisés ou discriminés par un système né de l’histoire, de la culture, ou de la politique, pour des considérations souvent liées à l’origine, au genre, au handicap, ou au milieu social. L’objectif de la discrimination positive est d’égaliser les chances de départ, non seulement par la loi, mais par des mesures socio-économiques et culturelles correctives pour une égalité non seulement juridique et théorique, mais réelle dans tous les aspects de la vie quotidienne.
Qui donc peut bénéficier de ces mesures si leur nécessité s’avère en Mauritanie ? Les cadres Haratines en appellent d’abord à la loi fondamentale qui doit reconnaître l’identité Haratine.  Cet appel se justifie suivant la logique de la nécessité de mise en œuvre d’une politique de discrimination positive au profit de ce groupe. Car sans reconnaissance, la haratinité n’existe ni politiquement ni juridiquement pour prétendre à des mesures ciblées. Seulement, la où le bât blesse, c’est quand cet appel considère que la constitution reconnaît les autres communautés ethniques du pays. Il faut lever cette équivoque qui induit beaucoup de personnes en erreur. La constitution Mauritanienne ne reconnaît aucune communauté ethnique du pays, elle reconnaît les langues nationales, or une langue n’est pas forcément le marqueur identitaire ethnique d’un groupe donné. La constitution de 1991 révisée en 2012 puis en 2017 ne fait que distinguer les langues dites « nationales » et langue « officielle ». L’article 6 dispose : « Les langues nationales sont : l’Arabe, le Poular, le Soninké et le Wolof. L’Arabe est la langue officielle. »  Les cadres Haratines devraient le savoir plus que tout autre individu, car la reconnaissance de leur identité ethnique particulière par la constitution ne modifierait en rien leur identité linguistique arabe. Les Hutus et les Tutsis du Rwanda parlent la même langue, mais sont d’identités ethniques différentes. Les Bambaras du Mali, les Malinkés de Guinée, et les Socés du Sénégal parlent la même langue mais se considèrent d’ethnies différentes. Il y a des exemples similaires à foison dans le monde. Le fait est que la langue n’est pas le seul marqueur identitaire d’une ethnie. Une ethnie peut être identifiée, par son origine, par sa culture, par son histoire, par son organisation sociale et sociétale, par son économie, par sa géographie (son lieu d’habitat), etc. Le refus de la reconnaissance des identités ethniques dans les textes de lois est une politique héritée de la conception française jacobine de la citoyenneté. Or, cette conception crée aujourd’hui beaucoup de problèmes à la politique de lutte contre les discriminations et à la politique de discrimination positive à la française. En effet, comment mesurer le degré d’atteinte d’une politique ou son efficacité si on ne peut pas quantifier le public ciblé ne serait-ce que pour des nécessités statistiques ? Et si on appliquait la discrimination positive au profit des Haratines, comment pourrait-on mesurer son taux d’efficacité ou d’inefficacité si juridiquement et statistiquement les Haratines n’existent pas ?
La discrimination positive est une politique de correction des inégalités largement utilisée dans le monde à des degrés divers selon les pays. Certains pays tels que les USA, l’Inde, l’Afrique du Sud ou la France sont les plus médiatisés et plus étudiés en raison de l’ampleur de leurs politiques respectives, mais surtout en raison des différences d’approche de leurs modèles qui permettent des études comparatives très instructives. Le modèle pionnier étant celui de l’Inde introduit dans la constitution du pays depuis 1950. Il vise à briser le système des castes et son corollaire les inégalités de naissance, inégalités renforcées par une politique coloniale faite de racisme et de discrimination au détriment des castes dites inférieures. Le modèle indien cible principalement les Dalits (appelés aussi les intouchables) et les autres castes marginalisées. L’Affirmative Action des Etats-Unis est né de la lutte pour les droits civiques des années 1960. Si on ne peut pas parler de système de castes aux USA comme en Inde, la politique de discrimination positive à l’américaine que certains qualifient d’ethno-raciale, a ses racines dans la lutte contre les inégalités nées de l’histoire esclavagiste du pays et de la marginalisation de certaines communautés ethniques du pays tels que les Hispaniques et les indiens. Les Afro-américains, descendants d’esclaves, et les communautés Hispaniques sont les principaux bénéficiaires de cette politique. En Afrique du Sud, le Black Economic Empowerment de 1994, vise à faire entrer la majorité noire dans l’économie formelle qui était confisquée par la minorité blanche du fait de dizaines d’années d’apartheid. Si ces trois exemples ont ciblé soit des groupes ethniques soit des castes, la France jacobine a pris un tout autre chemin. C’est le modèle socio-territorial. Interdisant les critères fondés sur la religion ou la race, la France a opté pour des critères socio-géographiques et de genre en ciblant des quartiers dits prioritaires sans mention d’identités ethniques, et instaurant un quota pour la représentativité des femmes dans les instances de décision des entreprises (tels que les conseils d’administrations) et dans la politique. Tous ces systèmes de discrimination positive ont à un niveau ou à un autre utilisé le système de réservation par quotas au profit des groupes ciblés. Mais, en fonction des modèles et des pratiques, les points forts et les points faibles variant d’un modèle à l’autre ont fait que des mesures correctives sont souvent prises par les autorités politiques (Inde, France) ou judiciaires (USA) pour ajuster ou supprimer certaines mesures.
Et la Mauritanie dans tout cela ? Elle a sa discrimination positive. Comme à notre habitude, nos modèles juridiques et politiques sont inspirés de la France. La Mauritanie a créé sont système socio-géographique en instaurant ce qu’on a jadis appelé le Triangle de la Pauvreté rebaptisé Triangle de l’Espoir au début des années 2000. Elle est à cheval sur les régions du Gorgol, du Brakna, de l’Assaba et du Tagant. Les sommets de ce triangle sont délimités par les villes d’Aleg, de Mbout, et de Kiffa. C’est une zone caractérisée par son enclavement, son sous-équipement en service sociaux de base, et sa dépendance presque exclusivement agricole très vulnérable aux sécheresses récurrentes dans le pays. Dans les années 2000, des projets spécifiques y ont étés déployés : désenclavement routier, projets d’adduction d’eau, infrastructures scolaires et de santé. La Mauritanie a aussi pris des mesures de discrimination positive en faveur de la représentativité des femmes dans les instances politiques et administratives du pays par un système de quotas légaux qui repose sur une loi organique de 2006, renforcée par les réformes électorales de 2012 et 2022. 
Ce survol de la situation internationale et nationale en matière de discrimination positive nous permet de soutenir que la situation en Mauritanie a plusieurs similitudes dans le monde et qu’elle peut s’inspirer des modèles extérieurs et de sa propre expérience en la matière pour développer son propre modèle adapté à ses réalités tout en tenant compte des forces et des faiblesses des expériences des autres. Mais, à part ses propres modèles expérimentés dans la représentativité des femmes et dans le Triangle de l’Espoir, la Mauritanie devrait-elle se limiter à une discrimination positive au profit des Haratines comme le suggère l’appel de cadres de cette communauté ? Si une discrimination positive au profit des Haratines devrait voir le jour en Mauritanie, elle serait plus proche des situations aux Usa et en Inde, deux pays héritiers de traditions esclavagistes ou de castes comme en Mauritanie. Aux Usa et en Inde, les groupes les plus vulnérables étaient pour l’un les afro-américains issus de siècles d’esclavage comme les Haratines, et pour l’autre les Intouchables issus d’une tradition féodale dans une société hiérarchisée par le système de castes. Mais aux Usa, l’Affirmative Action n’a pas bénéficié qu’aux Afro-américains, mais aussi aux autres minorités discriminés tels que les Hispaniques. En Inde, dès le début, les castes intermédiaires ont été introduites dans les politiques de quotas, et plus tard, des mesures correctives ont aussi profité aux pauvres des castes dites supérieures. Si en Mauritanie la situation des Haratines est préoccupante, elle ne l’est pas plus que celle des autres descendants d’esclaves des autres communautés ethniques du pays. Les Maccube chez les haalpulaars, les Komé chez les Soninkés, les Jamm chez les Wolofs sont tout aussi discriminés que les Haratines voire plus dans certains domaines. Dans le domaine politique et dans la haute administration, les Haratines sont beaucoup plus représentés et beaucoup plus visibles que les descendants d’esclaves Haalpulaars, Soninkés ou Wolofs, qui sont quasiment absents des instances de décision du pays. Malgré l’absence de statistiques, ce fait est une constante visible héritée des traditions féodales et des politiques discriminatoires depuis la colonisation. N’est-ce pas le colon qui avait créé l’école des fils de chefs qui formait les élites du pouvoir ? Ecole qui était de fait réservée aux castes dites supérieures. N’est-ce pas notre pratique politique qui favorise les chefs de tribus et les soi-disant grandes familles ? La relative récente politique de libération des Haratines du joug de l’esclavage et sa visibilité due à ses propres caractéristiques et à son importance numérique, ne doivent pas nous conduire à l’aveuglement sur les souffrances des autres castes dites inférieures dans nos autres communautés nationales.
L’Afrique du Sud, par sa politique du Black Empowerment, a pris des mesures correctives en faveur des Noirs victimes de l’Apartheid. Ces mesures ont surtout ciblé la représentativité des noirs dans la direction des entreprises et la répartition des terres qui étaient majoritairement détenus par la minorité blanche. En Mauritanie, les Noirs, depuis les indépendances, sont victimes d’une politique ségrégationniste qui ne dit pas son nom, mais qui les exclut systématiquement de la possession de grandes entreprises. Malgré les tentatives, aucun noir ne possède une banque, aucun noir ne possède une radio ou une télévision privée, aucun noir ne possède une usine. Les postes de souveraineté dans l’administration sont à plus de 90% détenus par les maures. Depuis la réforme foncière de 1983, beaucoup de noirs ont été dépossédés de leurs terres de cultures au profit de l’agro-business maure ou international. Le point culminant de cette politique a été la tentative de génocide de 1989 à 1991 qui a vu des milliers de fonctionnaires noirs essentiellement haalpulaars radiés de leurs postes, des milliers de noirs radiés des forces de défense et de sécurité, et des centaines d’entre eux exécutés sans aucun procès. Des dizaines de milliers d’autres populations rurales et citadines déportées vers le Sénégal et le Mali, des villages entiers rasés ou occupés par d’autres populations maures. Tous les fonctionnaires assassinés, radiés ou déportés, n’ont été remplacés que par des maures et des Haratines. Si cette situation n’est pas comparable à l’Apartheid vécu par les sud-africains, elle a créé un profond fossé dans la représentativité de nos communautés, fossé qui n’a profité qu’aux communautés maures, bidhanes et haratines compris. Cette situation nécessite des mesures correctives. Des terres et des villages haalpulaars sont encore occupés par des populations Haratines. Les forces armées et les forces de police ne recrutent presque depuis les années de braises que dans les communautés Haratines et Bidhanes. Les autres communautés y étant presque systématiquement exclues. Les mesures de réintégration prises sous le régime de Aziz n’ont été que théoriques dans la plus part des cas. Après une indemnisation de misère, les concernés ne recevaient dans la plupart des cas aucune affectation de service. Ils continuaient ainsi à végéter dans la nature si on ne les avait pas mis à la retraite anticipée.
La Mauritanie doit oser. La Mauritanie doit prendre le taureau par les cornes. Une discrimination positive n’est pas une politique à vie. C’est une mesure provisoire de correction des inégalités de chance. La justice américaine a jugé que la discrimination positive pour l’entrée à l’université, qui était en vigueur depuis des décennies n’était plus nécessaire et l’a arrêtée depuis 2023. Notre discrimination positive doit prendre en compte toutes nos réalités socioculturelles et toutes nos préoccupations à l’origine de nos inégalités structurelles. En un mot, notre discrimination positive ne doit pas être elle-même discriminatoire à l’instar de la majorité des politiques qui l’ont précédée depuis notre indépendance. Elle ne doit pas se limiter à des mesures juridiques qui ne sont en fait que des vœux pieux. Des actes concrets en matière de politique économique, en matière de politique sociale, en matière de recrutement, et aussi en matière d’éducation des consciences doivent être posés. Nos systèmes féodaux faits de tribus et de castes doivent être remis en cause par l’éducation dans les écoles et par l’éducation populaire. La promotion des castes dites inférieures doit être une de nos préoccupations fondamentales. Notre survit ne dépend que de notre capacité à affronter nos défis, il y va de l’existence de notre pays dans l’unité.

Amadou Alpha BA

●Mauritanie | HARATINES ET GROUPES SOCIAUX DISCRIMINÉS EN MAURITANIE ET « DALITS » EN INDE : BRÈVE ANALYSE COMPARÉE DE LEUR STATUT ET DES EXIGENCES DES POLITIQUES D’ÉMANCIPATION. Par M. Gourmo Abdoul Lô

HARATINES ET GROUPES SOCIAUX DISCRIMINÉS EN MAURITANIE ET « DALITS » EN INDE : BRÈVE ANALYSE COMPARÉE DE LEUR STATUT ET DES EXIGENCES DES POLITIQUES D’ÉMANCIPATION

Par Gourmo Abdoul Lô

La comparaison entre la situation des Haratines et, plus largement, des groupes sociaux historiquement discriminés en Mauritanie, d’une part, et celle des catégories autrefois désignées en Inde comme les « intouchables », aujourd’hui couramment regroupées sous l’appellation de « Dalits » et, juridiquement, enregistrées dans la catégorie des *Scheduled Castes* — c’est-à-dire les castes officiellement reconnues par l’État indien comme historiquement discriminées et bénéficiant de mesures de protection et de discrimination positive —, doit être conduite avec beaucoup de précautions.

Les histoires, les structures sociales, les cultures, les religions et les systèmes politiques des deux pays sont profondément différents. Il serait donc erroné d’assimiler les Haratines et autres catégories discriminées aux Dalits ou de transposer, sans esprit critique, le système indien à la Mauritanie. Il n’en existe pas moins certaines analogies qui pourraient nous instruire sur certains des mécanismes de reproduction des rapports sociaux hérités ainsi que sur les efforts déployés pour y faire face. Dans les deux cas, des hiérarchies sociales anciennes, fondées largement sur la naissance et l’ascendance, ont durablement assigné certaines catégories de population à des positions subalternes dont les effets persistent longtemps après la disparition du système socio-économique réel qui les a engendrées et l’interdiction juridique des institutions qui les avaient produites. Et ce, de manière transversale aux différentes communautés ethno-linguistiques existant dans les deux pays.

I. UNE DISCRIMINATION SOCIALE HÉRÉDITAIRE PLUTÔT QU’UNE DISTINCTION ETHNIQUE

Le premier enseignement de l’expérience indienne est d’ordre conceptuel. Les « Dalits » ne constituent pas une ethnie particulière, malgré la très forte identité de leur statut. Ils sont insérés historiquement dans une multitude de communautés au sein desquelles ils se regroupent et se distinguent en une multitude de castes, parlant des langues différentes suivant les communautés auxquelles ils appartiennent, dans des régions et des environnements culturels distincts. Ce qui les rapproche donc et les identifie, aussi bien en Inde qu’en Mauritanie, c’est moins une origine ethnique commune qu’une expérience historique de relégation sociale fondée sur la naissance. Cet élément est fondamental dans la conception du phénomène dans les deux pays.

En Mauritanie tout particulièrement : les catégories discriminées, au premier rang desquelles les esclaves et anciens esclaves et les autres personnes serviles ou d’origine servile et/ou discriminées, existent au sein des différentes communautés — arabe, pular, soninké et wolof — et ne partagent que leur statut d’infériorité et les souffrances qui en résultent. Les Haratines, par exemple, sont dispersés au sein des tribus maures auxquelles ils appartiennent, de la même façon que les *maccuɓe* chez les Halpular, les *nkono* chez les Soninkés et les *jaam* chez les Wolofs appartiennent aux ethnies considérées et dépendent le plus souvent des différentes castes dites « libres » qui y existent. Mais ces catégories sociales partagent, au sein de leurs sociétés respectives, de multiples discriminations et souffrances avec d’autres catégories infériorisées.

Bien évidemment, ces réalités sociales prennent des formes différentes selon les communautés et ne doivent pas être artificiellement confondues. La condition historique particulière des Haratines, directement liée à l’esclavage et à ses séquelles, possède une spécificité évidente. Mais elle s’inscrit dans une problématique plus générale : celle de la persistance, sous des formes nouvelles, de hiérarchies sociales héritées qui continuent, le plus souvent sinon toujours, d’influencer l’accès à la terre, à l’éducation, à l’emploi, aux ressources économiques, aux responsabilités politiques et au prestige social.

La leçon comparative essentielle ici est que l’abolition juridique d’une hiérarchie sociale est loin de suffire à en abolir les conséquences économiques, sociales et culturelles.

II. L’EXPÉRIENCE INDIENNE : DE L’ÉGALITÉ JURIDIQUE À LA RECHERCHE DE L’ÉGALITÉ RÉELLE

Parmi les priorités de l’Inde indépendante a précisément figuré le règlement de cette question des discriminations antiques que le colonialisme britannique a savamment entretenues pour maintenir le cadre des divisions sociales et nationales indispensables à sa domination. Le Mahatma Gandhi avait fait du combat contre ces discriminations traditionnelles une des conditions de la victoire de la lutte de libération nationale.

À l’indépendance, la Constitution indienne ne s’est pas limitée à proclamer l’égalité abstraite des citoyens. Elle a aboli l’« intouchabilité » et a défini les modalités de prise de mesures particulières au bénéfice des catégories historiquement défavorisées.

L’idée sous-jacente à cette approche indienne nouvelle est que traiter exactement de la même manière des personnes placées historiquement dans des situations profondément inégales a fatalement pour effet de perpétuer ces inégalités plutôt que de les corriger.

D’où l’édification progressive par l’Inde des politiques dites de « réservations », notamment dans certains secteurs clés comme l’enseignement, certains domaines économiques et commerciaux, certains emplois publics et même la représentation politique.

D’une manière générale, l’expérience indienne se caractérise par la densité des efforts déployés : statut constitutionnel protecteur, bourses scolaires et universitaires, internats, dispositifs de préparation aux concours, programmes de formation professionnelle, politiques de soutien à l’entrepreneuriat, mécanismes spécifiques d’accès au financement et investissements ciblés dans les régions où vivent les populations historiquement défavorisées, etc.

Autrement dit, la politique indienne de discrimination positive — l’une des premières de l’après-guerre — n’a pris sens que parce qu’elle s’est inscrite dans une politique beaucoup plus large d’émancipation sociale.

III. RECONNAÎTRE LES SÉQUELLES HISTORIQUES SANS ENFERMER LES CITOYENS DANS LEURS ORIGINES

Il apparaît ainsi de l’expérience indienne que la première exigence a été celle d’une reconnaissance nationale claire.

Comme l’ont fait les Indiens pour apaiser les cœurs et restreindre les conflits identitaires, voire les empêcher, la Mauritanie doit reconnaître que l’esclavage, les rapports de dépendance traditionnels, les discriminations liées à la caste et les autres mécanismes historiques d’infériorisation sociale ont produit des inégalités dont certaines conséquences demeurent encore perceptibles.

Une telle reconnaissance doit être constitutionnelle et explicite et ne sera dirigée contre aucune communauté ni ne conduira à l’établissement d’aucune culpabilité collective héréditaire. Il s’agira au contraire de déculpabiliser les générations présentes pour les pratiques du passé, et même de leur reconnaître l’insigne honneur d’avoir rompu avec les héritages néfastes et, ainsi, de renforcer les liens au sein des communautés et entre elles.

Il s’agira donc de reconnaître collectivement que certaines structures historiques ont créé des handicaps durables et que la République a la responsabilité d’aider à les surmonter. Cette approche permettra de déplacer le débat : d’une confrontation entre identités vers une politique nationale de justice et d’égalité.

IV. UNE POLITIQUE DE JUSTICE COMPENSATRICE

Pour avoir un sens et être utile, la reconnaissance officielle doit déboucher sur des politiques concrètes.

Notre pays, dans l’unité et la cohésion, devrait donc élaborer un véritable programme national de justice compensatrice, destiné prioritairement aux catégories dont les indicateurs objectifs révèlent une situation durable de marginalisation.

Une telle politique reposera sur des critères transparents : pauvreté, origine sociale historiquement discriminée, faiblesse de la scolarisation, sous-représentation dans les emplois publics ou les fonctions de responsabilité, difficultés d’accès à la propriété foncière ou au crédit, sans restreindre en aucune manière les efforts pour les autres catégories sociales traditionnelles (populations déshéritées, déclassées, masses rurales ou urbaines misérables, etc., toutes catégories sociales confondues).

Bien entendu, il conviendra surtout d’éviter que les mécanismes correcteurs ne deviennent eux-mêmes des systèmes rigides d’identification communautaire et des rentes de situation alimentant toutes formes d’opportunisme politique.

V. FAIRE DE L’ÉDUCATION LE PREMIER INSTRUMENT D’ÉMANCIPATION

L’éducation devrait constituer le premier levier.

Des mécanismes spécifiques pourraient être mis en place au bénéfice des enfants issus des milieux historiquement défavorisés : bourses renforcées, internats, écoles d’excellence, programmes de soutien scolaire, préparation aux concours, accès prioritaire aux filières scientifiques, techniques et professionnelles.

Il faudrait également intervenir très tôt dans la scolarité, car les inégalités se forment souvent avant même l’entrée à l’université. Une politique d’égalité réelle devrait ainsi commencer par l’accès à une école de qualité dans les zones rurales, les quartiers périphériques et les milieux où les taux d’abandon scolaire sont les plus élevés.

La réussite de telles politiques devrait être mesurée non seulement par les moyens mobilisés, mais par les résultats obtenus : taux de scolarisation, réussite au baccalauréat, accès aux études supérieures, insertion professionnelle et mobilité sociale.

VI. CORRIGER LES SOUS-REPRÉSENTATIONS DANS L’EMPLOI ET LES RESPONSABILITÉS PUBLIQUES

La question de la représentation dans l’administration, les entreprises publiques et les institutions de l’État mérite également d’être posée.

Lorsque des catégories importantes de la population apparaissent durablement sous-représentées dans certains secteurs, des mécanismes correcteurs temporaires peuvent être justifiés. Ils devront prendre la forme d’objectifs chiffrés, de dispositifs particuliers de préparation aux concours, de mesures préférentielles lorsque les qualifications sont équivalentes, etc.

Ces mesures doivent toutefois répondre à plusieurs conditions : transparence, durée limitée, contrôle juridictionnel, évaluation régulière et possibilité de révision. La discrimination positive ne doit pas devenir une nouvelle forme de distribution arbitraire des fonctions publiques. Elle doit rester un instrument exceptionnel destiné à restaurer l’égalité des chances.

VII. LA REPRÉSENTATION POLITIQUE

L’expérience indienne conduit également à s’interroger sur la représentation politique.

Lorsqu’une catégorie importante de citoyens reste durablement sous-représentée dans les institutions électives, il peut être légitime de réfléchir à des mécanismes correcteurs. En Mauritanie, nous en avons fait l’expérience avec le statut spécifique des femmes en matière de représentation électorale.

Cependant, le recours systématique à des sièges réservés pour les catégories historiquement discriminées serait contre-productif et présenterait, en Mauritanie, des risques inévitables de fragmentation politique.

Des solutions plus souples pourraient être envisagées : obligations de diversité dans la composition des listes électorales, incitations financières aux partis respectant certains objectifs de représentation, règles relatives à la composition des institutions consultatives, ou mécanismes permettant de corriger les sous-représentations manifestes.

L’objectif doit rester l’intégration dans une citoyenneté commune et non la constitution de représentations politiques séparées.

VIII. L’AUTONOMIE ÉCONOMIQUE : TERRE, CAPITAL ET PROPRIÉTÉ PRODUCTIVE

L’une des leçons essentielles de toute politique d’émancipation réside dans la question économique.

La liberté juridique demeure incomplète lorsque celui qui en bénéficie reste dépourvu de terre, de capital, de formation et de moyens d’accéder aux activités productives.

En Mauritanie, la politique d’émancipation doit donc accorder une importance centrale à l’accès au foncier, particulièrement dans les zones rurales. Elle devrait également développer des mécanismes de crédit préférentiel, des fonds de garantie, des programmes de formation professionnelle et entrepreneuriale et des dispositifs d’aide à la création d’entreprises au bénéfice des populations historiquement défavorisées.

La transformation sociale passe en effet moins par l’assistance permanente que par la constitution progressive d’une capacité économique autonome. L’émancipation véritable suppose que les descendants des catégories historiquement dépendantes puissent devenir propriétaires, entrepreneurs, cadres, agriculteurs modernes, professionnels qualifiés et acteurs économiques à part entière.

IX. TRANSFORMER LES REPRÉSENTATIONS SOCIALES

Les politiques publiques ne peuvent cependant agir uniquement sur les revenus et les institutions.

Les hiérarchies héritées de la naissance se reproduisent aussi à travers les mentalités, les pratiques matrimoniales, les comportements sociaux, les préjugés et certaines représentations culturelles.

Une politique nationale d’émancipation devrait donc inclure une dimension éducative et culturelle. L’école doit enseigner l’égale dignité de tous les citoyens et contribuer à déconstruire les préjugés liés à l’ascendance, à la caste, au métier ou au statut social traditionnel.

Les médias publics, les responsables religieux, les intellectuels et les organisations de la société civile ont également un rôle majeur à jouer. Il ne suffit pas que la loi interdise la discrimination : il faut progressivement rendre socialement inacceptable toute conception de la dignité humaine fondée sur la naissance.

X. ÉVITER LE DOUBLE PIÈGE DU DÉNI ET DE L’ETHNICISATION

La comparaison avec l’expérience indienne permet enfin de mieux identifier deux écueils.

Le premier est le déni : affirmer que, puisque l’esclavage est aboli et que tous les citoyens sont constitutionnellement égaux, aucune politique spécifique ne serait nécessaire. Cette position confond l’égalité juridique et l’égalité réelle.

Le second écueil est l’ethnicisation : transformer une question principalement historique, sociale et économique en question ethnique artificielle, transfigurant la réalité ethnologique du pays, pouvant déboucher sur des dérives conflictuelles de type rwandais.

La politique d’émancipation doit précisément poursuivre le but de faire progressivement perdre à l’origine sociale sa capacité de déterminer la trajectoire d’un individu, rendant réellement sans objet jusques et y compris les dénominations courantes actuelles.

XI. DES POLITIQUES TRANSITOIRES AYANT VOCATION À DISPARAÎTRE

Il convient de noter que, par définition, les politiques de discrimination positive ne peuvent en aucun cas être conçues comme des « privilèges » permanents accordés à certains groupes. Elles sont et ne peuvent être que des politiques transitoires de rétablissement de l’égalité et dont la vocation est de disparaître. Une justice compensatrice, en somme.

CONCLUSION

L’expérience indienne ne fournit certes pas à la Mauritanie un modèle à copier, mais des leçons politiques et juridiques importantes à méditer.

Une société peut reconnaître l’existence de discriminations héritées de son histoire sans renoncer à l’unité nationale. Elle peut mettre en œuvre des politiques correctrices sans transformer les groupes sociaux en communautés socio-politiques séparées. Elle peut enfin poursuivre simultanément l’égalité des citoyens et la réparation des inégalités produites par l’histoire.

La question haratine, spécialement, conserve, dans ce cadre, une importance particulière en raison de son lien direct avec l’histoire de l’esclavage et de la dépendance servile. Mais elle doit être replacée dans une problématique nationale plus large, englobant l’ensemble des catégories sociales historiquement discriminées au sein des différentes composantes de la société mauritanienne.

La perspective devrait donc être celle d’un véritable pacte national d’émancipation sociale : reconnaître les injustices héritées, corriger leurs conséquences présentes, ouvrir réellement l’accès à l’éducation, au foncier, à l’économie, aux responsabilités et à la représentation, tout en refusant de transformer les identités sociales héritées en frontières ethniques.

L’objectif ultime n’est ni de substituer une hiérarchie à une autre, ni de répartir durablement la République entre communautés. Il est de créer les conditions dans lesquelles la naissance, l’ascendance servile, la caste ou l’origine sociale cessent définitivement de déterminer la place d’un citoyen dans la société et dans l’État.

Gourmo Abdoul Lô, 31 août 2026

● La théologie esclavagiste au nom de l’islam | Élément diagnostic dans l’ouvrage de Tidiane N’Diaye (Le génocide voilé)

📖 Lu_Su Livres | In Le génocide voilé de Tidiane N’DIAYE : L’esclavage étant validé et institutionnalisé par l’Islam, il eût été impie chez les Arabes de le remettre en cause. «L’esclavage en terre d’Islam reste un sujet à la fois obsur et hypersensible, dont la seule mention est souvent ressentie comme le signe d’intentions hostiles», notait l’historien Bernard Lewis. P255

Bon…Mr Ndiaye (paix à son âme) tenait résolument à décrire sans gants ni filtres les pratiques esclavagistes de l’ensemble arabo-musulman sous lesquelles des Noirs furent horriblement soumis (vente et chasse à l’homme…Noir, castrations, eunuques, exploitations inhumaines…). Seulement… il semblait modérément expressif sur les répliques sociétales et politiques de cette idéologie humainement dévastatrice au sein des communautés noires islamisées surtout en intra-muros.
La théologie esclavagiste construite au nom de l’islam chez l’environnement arabo-arabe visait (vise) principalement d’autres peuples non arabes (ou non suffisamment arabisés), alors que les milieux esclavagistes africains (Noirs) islamisés de la bande centrale géographiquement sahara-sahelienne (de l’océan atlantique à l’océan indien) sévissent à l’encontre d’autres Noirs. Les mentalités et les pratiques esclavagistes et assimilées socialement y sont actives de nos jours… entre de gens appartenant au même groupe sociolinguistique.
Aujourd’hui, dans les milieux musulmans afro, une théologie anti-esclavagiste et de libération est d’une nécessité absolue. En Mauritanie, par exemple de nos jours, les lésés sociaux (tous Noirs presque) à cause du passé esclavagiste sont dans toutes les communautés et ceux qui y bénéficient des hautes positions sociales et politiques par hérédité sont généralement une émanation directe des corps sociaux esclavagistes et féodaux (Arabo-berbères et Noirs). Ainsi… dans l’écosystème de la militance pour les Droits humains en Mauritanie, un élément activiste pourrait être antiraciste… anti-esclavagiste à Nouakchott et esclavagiste et féodal dans son giron communautaire. Également dans la diaspora mauritanienne politisée en France, le manifestant de Trocadéro pour les manquements de l’État… peut être le cotisant d’une caisse réactionnaire pour consolider les coutumes esclavagistes dans son village d’origine au pays. Une approche gymnastique qui heurte le bon sens des non avertis sur les données sociales et politiques trans-communautaires dans notre pays.

• Complément d’analyse : notre contribution de décembre 2025 parue dans l’agence de presse Pressenza Francophone  : L’esclavage par ascendance en Mauritanie: l’angle analytique trop binaire et partiel https://www.pressenza.com/fr/2025/12/lesclavage-par-ascendance-en-mauritanie-langle-analytique-trop-binaire-et-partiel/


Bon week-end à Tous

29 août 2026

Par KS pour le BLOG

● Mauritanie – Droits humains | Message de M. Biram Dah Abeid aux citoyens mauritaniens

Trois militants d’IRA (Abdallahi Abou Diop, Elhaj Elid, Bounnass Hmeida) ont été condamnés hier, le 13 août 2026, à quatre ans de prison ferme, dans une affaire qui trouve son origine dans le signalement d’une situation présumée d’esclavage, un soupçon que sont venus renforcer les tergiversations du tribunal, l’attitude du wali(gouverneur) du Hodh El Gharbi, de l’Agence Taazour et celle de la présidence de la République dans leur manière pour le moins étrange de traiter la victime et sa mère. Cette condamnation lourde et gratuite, est faite à la base de l’article 24 de la loi sur le cybercriminalité qui réprime la prise de photos et leurs publications à l’insu des personnes et dans le but de nuisance ; les responsables d’IRA avaient interviewé en vidéo la victime Nouha en documentant son calvaire d’enfant esclave et en remettant le document au parquet au moment de déposer la plainte qui réclamait justice pour la victime.

Je le dis clairement : je suis aux côtés de ces militants et de leurs familles, et je tiens le pouvoir pour responsable de cette injustice grave et retentissante. Je salue nos camarades héroïques, les résistants El Hadj El Eid, Abdallah Abou Diop et Boulnass Ahmeida, pour leur résistance qui déstabilise les ennemis de la liberté et des droits.

Mais cette affaire dépasse largement ces trois militants, aussi déterminés et dignes soient-ils. Notre pays affirme avoir aboli l’esclavage. Notre pays affirme le combattre. Alors comment celui qui dénonce l’esclavage devient-il celui qu’on enferme ? Comment celui qui révèle une situation d’asservissement devient-il un accusé, alors que les victimes de l’esclavage restent, sans protection et que ceux qui en sont responsables échappent à toute sanction ?

Un État qui combat réellement l’esclavage doit protéger celui qui le dénonce. Mais lorsque celui qui le dénonce devient lui-même la cible, et subit l’acharnement de l’Etat, ce n’est plus une lutte contre l’esclavage. C’est une lutte contre ceux qui le révèlent, qui le combattent. C’est une persécution de l’ensemble des victimes et de tous ceux que touchent les pratiques et les violations liées à l’esclavage et ceux en ont hérité des séquelles indélébiles et encore douloureuses.

Regardez la rapidité de ce procès. Regardez la sévérité des peines prononcées et leur gratuité. Et regardez, en face, les dossiers de corruption, de mauvaise gestion et de pillage de l’argent public et de sa dilapidation.

Les rapports de la Cour des comptes sont remplis de faits, de chiffres et de noms. Ils décrivent des pratiques qui ont contribué à ruiner le pays et à transformer le peuple en populations misérables et démunies, sans emploi, sans routes, sans eau, sans électricité, sans écoles, sans soins, sans justice, sans administration.

Et pourtant, combien de ces dossiers sont arrivés à leur terme ? Combien de ceux dont les noms figurent dans ces rapports ont été jugés avec la même célérité que ces militants magnifiques, pacifiques et inoffensifs?

Souvenez-vous de Mohamed Ould Ghadda, cet homme qui a affronté la corruption et dénoncé de graves irrégularités et des malversations dans des marchés publics. Quel a été son sort ? Les poursuites. La prison. La condamnation. Rien d’autre.

Nous ne parlons donc pas aujourd’hui d’un incident isolé. Il y a un schéma qui se répète.

Celui qui dénonce l’esclavage est poursuivi.

Celui qui dénonce la corruption est poursuivi.

Celui qui dénonce le pillage de l’argent public est poursuivi.

Et celui qui élève la voix contre l’injustice se retrouve face au pouvoir, face aux juges..,

Où est cette même rapidité lorsqu’il s’agit de ceux qu’on accuse d’avoir volé et dilapidé l’argent public ? Où est la même rigueur ? Où est la même reddition de comptes ?

Dans le même temps, nous assistons à la libération de plusieurs personnes poursuivies dans des affaires liées au trafic de drogue, au blanchiment d’argent, à l’inondation du marché par des médicaments falsifiés et à l’importation de cargaisons de comprimés hallucinogènes.

C’est le deux poids, deux mesures : quatre ans de prison ferme pour celui qui dénonce l’esclavage, et de la clémence, des libérations, dans des dossiers qui détruisent le peuple, la nation et la société.
Voilà l’image que voit le citoyen mauritanien.

Rappelons-nous l’histoire. En 2016, sous Ould Abdel Aziz, treize militants d’IRA avaient été condamnés à de lourdes peines, allant jusqu’à quinze ans de prison. Parmi eux se trouvait le héros condamné hier, Abdallah Abou Diop.

On les avait éloignés de Nouakchott. On les avait jetés dans des prisons lointaines. On voulait les isoler. On voulait les briser. On croyait que la répression mettrait fin à IRA.

Mais qu’est-il arrivé ? Ould Abdel Aziz croupit aujourd’hui en prison, tandis qu’IRA n’a jamais cessé d’être debout. Elle est toujours debout et elle le restera. Elle existe toujours. Elle continue de lutter. Elle continue de s’étendre.

Et aujourd’hui, dix ans plus tard, nous voyons le pouvoir revenir à la même méthode.

C’est pourquoi je m’adresse à Mohamed Ould Ghazouani : vous avez dit que vous veniez avec une méthode différente. Alors, qu’est-ce qui change lorsqu’il s’agit d’IRA ? Quelle est la différence entre ce que vous faites aujourd’hui et ce que faisait Ould Abdel Aziz hier ?

La mentalité a-t-elle changé ? La méthode a-t-elle changé ? Ou seuls les visages ont-ils changé ?

Ce durcissement, ces poursuites à répétition, ces lourdes condamnations, cette volonté de faire taire les voix qui dérangent le pouvoir, est-ce le signe d’un régime fort et sûr de lui ? Ou le signe d’un régime qui commence à sentir que son cycle touche à sa fin ?

L’histoire récente tranchera. Les Mauritaniens jugeront.

Quant à moi, je veux dire une chose très clairement : je ne défends pas ces militants simplement parce qu’ils appartiennent à IRA. Je les défends parce que je défends le droit de chaque Mauritanien à parler. Le droit de celui qui dénonce l’esclavage à parler. Le droit de celui qui dénonce la corruption à parler. Le droit de celui qui révèle le pillage de l’argent public à parler. Le droit de chaque citoyen à réclamer son dû sans devenir lui-même un accusé.

Un pays où celui qui dénonce l’injustice a davantage peur que celui qui la commet est un pays où la balance de la justice est profondément déséquilibrée.

C’est pourquoi cette affaire ne concerne pas seulement trois militants. Elle ne concerne pas seulement IRA. Elle concerne, je crois, une nation tout entière. Un peuple tout entier.

Toute la question est là : le Mauritanien peut-il dire la vérité sans avoir peur ? Peut-il réclamer la justice sans en payer le prix de sa liberté ? Peut-il dénoncer l’injustice sans devenir lui-même victime de l’injustice ?

La réponse à ces questions est au cœur de la bataille. Et de cette bataille, nous ne reculerons pas.

Je ne terminerai pas sans saluer les foules de militants d’IRA qui ont afflué hier vers le tribunal de Nouakchott-Nord et qui ont résisté face à la machine de torture, de répression et aux violences extrêmes utilisées par le régime jusqu’à la fin du procès.

Je salue les trois militants( les deux lanceuses d’alerte Vatma Lalla et Rachida Saleck, le militant Mohamed Vadel Aleyat) qui ont résisté pendant des mois dans une prison injuste et qui en sont sortis victorieux.

Je salue les trois qui sont toujours en prison et qui occupent le véritable lieu de la résistance.

Je salue la patience et la résistance de leurs femmes et de leurs enfants.

Je leur promets la victoire et l’émancipation, car telle est la promesse de Dieu aux opprimés et aux asservis sur cette terre, à ceux qu’Il établira comme ses héritiers sur terre.

Le 14 Août 2026

Biram Dah Abeid

● Contribution | Et si la citoyenneté numérique redéfinissait les notions de territoire et d’État ? Par M. Seyre Sidibe

Les réseaux sociaux sont devenus un espace de citoyenneté. Cette  citoyenneté nouvelle  qui bouscule celle classique est unique en son genre. Ici, point de territoire circonscrit, point de nationalité unique sous la bannière d’un État avec ses symboles : un territoire, une armée et un drapeau…

Il en va de même pour la famille, l’amitié et la politique. Tous ces fondements de la société classique sont  en  perpétuelle changement ; en mutation.

La notion de frontière a profondément changé. Tout est dans l’imaginaire, dans la représentation. Voilà le nœud de la polémique récemment alimentée par la sortie de l’ancien ministre  Sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane GADIO.

Le voisin n’est plus celui qui habite le palier d’à côté.  Celui qu’on croise tous les jours:  deux, trois, quatre fois par jour. Le voisinage est désormais une notion de connexion et de partage. Elle n’est plus une question de distance.

Les réseaux sociaux ont dès lors bousculé, voire bouleversé, la conception traditionnelle de citoyenneté, de territoire, de voisinage et même de la géopolitique.

En effet, désormais, tout est question de centres d’intérêts, de partage des mêmes passions, des mêmes combats, des mêmes valeurs, des mêmes sensibilités ou complicités, etc.

Sur le plan politique, par exemple, certains compatriotes mauritaniens sont offusqués de constater l’intérêt que porte une partie des Mauritaniens à la politique sénégalaise, cristallisée ces derniers temps par l’opposition entre Sonko et Diomaye.

La même critique peut être formulée contre ceux parmi les Mauritaniens qui connaissent tout de Bagdad, de Benghazi, de Doha, de Rabat et d’Alger, du Fatah et du Hamas, alors que, devant une production orale dans nos langues nationales, ils sont incapables de faire la différence entre le pulaar, le soninké et le wolof, pourtant des langues inscrites dans la Constitution.

Au plan politique, il est évident que des hommes et des femmes placés dans les quatre coins du globe sont désormais unis par les mêmes idéaux grâce aux réseaux sociaux autour des mêmes problématiques : l’émigration, la lutte contre le terrorisme, l’homosexualité, etc.

Ils transcendent ainsi les appartenances et les clivages locaux pour internationaliser leur vision. Les exemples ne manquent pas : les nouveaux intellectuels du panafricanisme dans l’espace AES et leurs répondants à travers le monde, etc. Idem du côté de l’Occident, où la guerre Russie-Ukraine a été déterminante.

Chez nous encore, la lutte  contre l’esclavage par ascendance est présente surtout en milieu Soninké.
Les réseaux sociaux sont  devenus un champ de bataille et de confrontation. Cela a occasionné une nouvelle configuration des paradigmes. De nouvelles amitiés ont été créées mais également des nouveaux antagonismes.

Désormais, les likes sont révélateurs des prises de position. On ne cherche plus la vérité, la cohérence et la force de l’argument ou encore sa pertinence. Ce qui est jugé, ce qui compte, c’est l’identité de celui qui a écrit ou partage.

La contradiction et les critiques constructives, qui sont les marqueurs des échanges intellectuels ou académiques, sont utilisées pour humilier ou ridiculiser. Elles sont souvent convoquées de manière malhonnête et impertinente pour se faire remarquer, passer pour un génie. Impressionner peut-être.

Une telle démarche se caractérise par la recherche effrénée du sensationnel et de l’irrationnel. Elle a parfois altéré la pertinence de débats aux thématiques pourtant intéressantes sur la toile.

Cette dernière est transformée en un champ de tirs et de règlements de compte. Certains trouvent l’occasion de s’acharner contre des personnes à qui ils ne peuvent jamais oser s’attaquer dans la réalité.

Dans ce contexte, la neutralité et l’objectivité intellectuelles sont devenues rares. Chaque post est scruté, chaque like est analysé pour classer l’auteur dans un compartiment.

Le silence est également questionné. La réaction tardive aussi, surtout pour les intellectuels classiques et maintenant les nouveaux « intellectuels des réseaux sociaux ». Ils sont beaucoup plus bavards et présents.

Quelle place et quelle posture pour les intellectuels face aux bouleversements de notre époque : doivent-ils être dans la complaisance, la complicité, la modération, ou au contraire dans l’éveil des consciences ?

Les intellectuels, eux, sont tenus de ne pas céder aux pressions extérieures, au petit calcul et autres intérêts. Leur posture doit être celle du médecin qui soigne avant tout le mal. Les éléments identitaires du patient importent peu. Cela devrait être l’attitude irréprochable d’un intellectuel : s’affranchir des pesanteurs.

Seyré SIDIBE

● La violence de la tradition : l’esclavage de l’héritage. Par M. Seyre Sidibe



Parce qu’un de vos ancêtres s’est retrouvé, par malheur, au mauvais endroit et au mauvais moment, dans un rapport de force inégal et loin de son environnement d’origine, vous vous retrouvez, des années ou des décennies plus tard, à hériter d’un passif.

Parce que la situation lui était défavorable et que, pour des raisons de survie, il a dû accepter ou a été contraint de jouer un rôle social peu enviable, toute sa descendance en héritera et en paiera le prix.

Voilà la vérité qu’entend imposer la tradition née de l’esclavage par ascendance chez les Soninké et chez la plupart des peuples africains : l’esclavage héréditaire.
Cette manière, sans état d’âme, de juger, de condamner, d’étiqueter, de cataloguer des générations et des générations, des familles et des familles, pour quelque chose dont elles n’ont rien à voir, est quand même, pour le moins, débile et déconcertante.

Transposons cette logique à la vie de tous les jours et essayons d’aller jusqu’au bout de cette façon pitoyable de raisonner,  pour en démontrer la niaiserie.

Puisque tout passerait par héritage et par voie successorale, les enfants des colonels seraient colonels, ceux des médecins seraient médecins, ceux des enseignants seraient enseignants, ceux des députés des députés, et ceux des bergers, des paysans, etc., ne pourraient que courir derrière les animaux ou cultiver la terre.

Dans ce type de société, quelle place accorderions-nous à l’effort,  à l’école, au travail, à l’esprit, au mérite, à la responsabilité qui est individuelle le plus souvent.

Voyez-vous, mesdames et messieurs, l’héritage est soit une plus-value ou une moins-value dont il ne faut jamais se contenter au point d’en faire un motif d’orgueil ou de blâme. Dans les deux cas, chacun doit apprendre à se battre pour se défaire du passif qui peut servir ou desservir selon l’usage qu’on en fera.

À chacun de montrer, de prouver ce dont il est capable, de marquer son temps et son époque. On ne peut pas se contenter d’une médaille héritée  de ses aïeux  pour remporter une guerre. Le courage de votre grand-père n’est pas le votre. Sa lâcheté n’est pas non plus la vôtre.

Imaginez que le Mali d’aujourd’hui se cache derrière son histoire glorieuse, berceau des grands empires ouest-africains –  empire du Mali, empire du Ghana, empire songhaï, empire du Sosso, empire bambara de Ségou, empire du Wassoulou, etc. –  : ce passé glorieux ne saurait, à lui seul, peser en faveur du Mali contre les terroristes du Nord.

C’est dire que le respect absolu de la tradition dessert la tradition au lieu de la relever. Dans toutes les sociétés humaines, au nom du progrès et de la préservation de l’intérêt général, il a fallu, à un moment donné, renoncer à certaines pratiques pour aller de l’avant. Cela n’est pas dirigé contre les ancêtres ni contre une famille, mais relève plutôt du réalisme et du pragmatisme.

Nos filles étaient excisées systématiquement ; elles étaient mariées sans leur consentement : autant de pratiques de plus en plus en perte de vitesse et auxquelles nous renonçons petit à petit.

Que dire de nos idées reçues et de nos superstitions ?
Par exemple, voyager avec un cordonnier serait source de malheur : accident, panne, etc. Et, pour éviter le pire, il faudrait verser de l’eau sur la tête de celui-ci.

Se marier avec une femme issue d’une caste différente de la sienne serait également source de malédiction : les enfants en paieraient le prix. Certains osent soutenir qu’un esclave intelligent ne vit pas longtemps ou encore que l’esclave marche toujours du pied gauche, un peu comme à l’armée où l’on apprend à marcher de la gauche vers la droite.

Les idées reçues ne manquent pas dans nos sociétés traditionnelles africaines. Elles sont toutes l’expression d’une certaine manière de penser et d’être. Cependant, elles ne sont jamais neutres, car elles cherchent, à chaque fois, à créer la peur, à limiter ou à dissuader ceux qui s’aventureraient à sortir des lignes tracées.
In fine, on s’approprie le corps et l’esprit des hommes et des femmes pour les empêcher de réfléchir, de s’émanciper ou de se révolter. C’est une grosse arnaque, la pire des manipulations au service des groupes dominants.

Même la religion musulmane (l’islam) a été mise à contribution pour justifier ces aberrations. Certains marabouts disaient aux esclaves qu’Allah n’était pas exigeant à leur égard puisqu’ils étaient esclaves. Ainsi, les esclaves seraient exemptés de prier ; Dieu ne leur en tiendrait pas rigueur. En effet, la prière du maître était considérée comme suffisante : ses esclaves y étaient inclus.

Ce mensonge, qui porte atteinte à l’islam, était distillé parce que le temps qu’un esclave passait à faire la prière était considéré comme un manque à gagner pour le maître.

Ces méthodes et pratiques sont identiques à celles utilisées par les colonisateurs blancs ou arabes. En vérité, tous les hommes qui ont imposé la domination par la force pour asseoir  leur hégémonie,  ont été cruels et inhumains. L’histoire de l’esclavage, quelle qu’en soit la forme et sous tous les cieux, est jalonnée de cruauté, d’abominations et de viols.

C’est pourquoi, dans les sociétés occidentales, les descendants de négriers comme ceux de l’ancienne noblesse évitent de se prévaloir de leur lignée. Ils savent que revendiquer une grandeur héritée d’une autre époque inspire aujourd’hui davantage la honte que la fierté.

Nul n’est responsable des exactions commises par ses parents ou ses aïeux. Mais à force de s’identifier à une prétendue “grandeur” héritée, certains finissent par tourner en dérision les descendants des victimes et basculent dans la provocation. Ceux qui se réclament de la “noblesse” oublient trop souvent qu’on n’a jamais régné innocemment.

La véritable noblesse ne se sépare jamais de la sagesse, entendue en son sens philosophique. Elle ne saurait coexister avec l’oppression, l’exclusion ou la violence sociale et politique, ni avec l’humiliation ou la réduction d’autrui à la servitude.

Seyré SIDIBÉ

● Mauritanie | Droits Humains ~ IRA Mauritanie | À mettre fin cet acharnement répressif contre les militant•e•s Iraouis !



Un outillage judiciaire devient douteux lorsqu’il se refuse l’équité dans ses pratiques face aux citoyens. Dans nos sables mouvants en Mauritanie, une certaine justice est activement politisée et servie comme un fouet pour tordre et dompter les voix et voies intrépides qui comptent redresser la charpente civique et politique. Et les Iraouis (de la sphère militante droit-de-l’hommiste et politique du député abolitionniste Biram Dah Abeid) se retrouvent régulièrement réprimés et mis à l’étroit dans l’exercice pacifique de leurs actions civiques et politiques. Ces derniers mois, plusieurs sont visés dans des dossiers avec emprisonnement dont j’ignore le fond judiciaire réel, mais j’ose croire qu’ils n’ont pas agi contre la sécurité d’état et ne sont pas comploteurs pour une déstabilisation nationale. Présentement ils sont deux députées (avec leur immunité parlementaire étrangement contournée) et quelques membres de l’aile droit-de-l’hommiste derrière les barreaux, ne seraientt-ils pas victimes d’une substance judiciaire très inéquitablement distribuée entre les protagonistes dont l’exécutif (partie) est généralement (voire principalement) le donneur d’ordres ?

L’aspect politisé concernant les affaires IRA et encartées IRA est toujours actif dans le traitement  judiciaire et un acharnement dégainé vise insidieusement l’engagé politique considéré comme trop subversif plutôt qu’un suspect potentiellement coupable d’une infraction avérée. Ainsi… cela est un ordre systémique d’une justice politique qui perd dans la foulée toute essence d’une Véritable Justice.
Il est nécessaire qu’une mobilisation citoyenne des opinions publiques émerge résolument contre l’activisme politique de la justice. Une justice politique n’est pas très amène en Droit sur les litiges et infractions portés devant elle, au contraire elle mobiliserait à soumettre ses instruments à charge ou à décharge en fonction de couloirs politiques avérés ou supposés en face.  Une véritable démocratie passe nécessairement par une Justice indépendante et équitable. L’actuel Président de la République Monsieur Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani et son entourage non belliciste devraient être focus pour pacifier véritablement l’espace politique et civique en ayant le reflexe alerte que le pouvoir est comme un train de voyage duquel on descend forcément à un arrêt. Et l’arrêt 2029 est bien proche… In sha Allah.

Ici… la réaffirmation de mon soutien fraternel et citoyen aux militants et cadres du mouvement IRA-Mauritanie. Vifs encouragements au Président Biram Dah Abeid pour la vaillante mobilisation de plaidoyer et de lobbying pour la libération de ces voix militantes.

Paisible Vendredi à TOUS.

5 juin 2026

KS

● Débat sur Facebook Féodalisme et racisme : éléments de comparaison. Par le journaliste mauritanien M. Seyre Sidibe



J’ai lancé un débat qui se voulait comparatif entre le féodalisme et le racisme, deux maux, deux abominations, deux tares sociales dont on parle beaucoup en Mauritanie.

Au départ, le débat n’a pas suscité l’enthousiasme escompté. Mais lorsque mon frère Youssouph Kamara a repris sur sa page Facebook la question suivante : « Celui qui pratique et fait l’apologie du féodalisme peut-il se plaindre du racisme ? », les réactions n’ont pas tardé à affluer.

Très suivi sur les réseaux sociaux, Youssouph Kamara a permis au sujet de toucher un large public composé de profils divers. Les contributions recueillies montrent, dans leur grande majorité, que le féodalisme et le racisme sont perçus comme deux réalités tout aussi détestables.

Militant infatigable des droits humains et membre du mouvement abolitionniste IRA, Youssouph Kamara dans un échange avec le sociologue, Boulaye DIAKITE a écrit : « C’est mal connaître la féodalité que de penser que tous les féodaux se considèrent comme des êtres supérieurs, beaucoup d’adepte du féodalisme (féodaux) se considèrent comme étant inférieurs et le prônent ouvertement. L’un des piliers du féodalisme est justement cette majorité de personnes qui soutiennent et revendiquent leur statut et en tirent un bénéfice. Les marxistes les désignent par lumpenprolétariat. »

Au fil des échanges, un consensus semble s’être dégagé autour du caractère abject et répugnant du féodalisme comme du racisme. Tous deux apparaissent comme des sources d’exclusion, de stigmatisation et d’exploitation qui fragilisent l’unité nationale dans un pays comme la Mauritanie.

Fait révélateur : ceux qui font habituellement l’apologie du féodalisme ou du racisme se sont abstenus de participer au débat. Comme s’il devenait difficile, aujourd’hui, d’assumer publiquement un discours fondé sur la hiérarchisation des êtres humains. Soutenir ouvertement de telles pratiques paraît désormais gênant, peu lucide, voire honteux.

Parmi les premiers à réagir, Koundou Soumaré, blogueur et militant du mouvement Ganbanaxu Fedde, a évoqué « un débat d’intérêt intra-communautaire, inter-communautaire et national ». Avant d’ajouter : « On va suivre la température… alors entre nos petits fascismes villageois et les affaires nationales en débat… » À travers cette réflexion, Koundou Soumaré montre que le féodalisme et le racisme renvoient, en Mauritanie, à deux espaces imbriqués : le communautaire et le national.

Le journaliste Seydi Moussa Camara estime que racisme et féodalisme procèdent d’une même logique d’infériorisation de l’autre: « Celui qui adhère à une logique de supériorité sociale ou de hiérarchie entre les groupes peut difficilement accepter, lorsque cette logique se retourne contre lui, une idéologie qui l’infériorise à son tour. »

De son côté, le professeur Wagué Cheikhna ne prend pas de gants : « Le féodalisme, le racisme, le tribalisme, le communautarisme… je les mets dans le même panier. Tous relèvent du négationnisme. »

Même son de cloche chez le professeur de littérature orale à l’UGB, Oumar N’Diaye, qui résume sa pensée en quelques mots : « Logiquement, non, parce que c’est du kif-kif. »

Le journaliste Kissima Diagana, quant à lui, a livré une formule brève mais particulièrement expressive : « Il peut, mais il ne DOIT pas. » À la question de savoir si celui qui pratique le féodalisme peut se plaindre du racisme, le doyen Kissima répond ainsi par une formule presque philosophique, opposant l’être- le réel, les faits- au devoir-être, c’est-à-dire la norme morale et l’idéal.

Le sociologue Boulaye Diakité pousse, lui, la comparaison encore plus loin : « Les féodaux sont pires que les racistes. Les racistes vivent dans des préjugés absurdes et certains peuvent être “sauvés” par la psychiatrie. Les féodaux, eux, se considèrent comme des êtres supérieurs ; ils sont irrécupérables. »

Pour sa part, l’ancien ministre Diarra Idrissa préfère une définition plus conceptuelle : « Le féodalisme est l’expression culturelle de l’esclavagisme. Quant au racisme, c’est une forme de féodalisme en l’absence de rapports directs de domination entre les individus. »

Allant dans le même sens, Cheikh Mohamed Diarra s’interroge : « Quelqu’un qui défend une supériorité fondée sur la naissance au sein d’une même communauté peut-il condamner une prétendue supériorité naturelle entre des races différentes ? Avec quel argument cohérent ? »

Enfin, l’homme de lettres Souleymane Sidibé livre une réaction sans détour : « La féodalité est nauséabonde et me répugne. Je peux discuter avec un raciste, mais le féodalisme, pour moi, c’est radioactif. »

Au final, ce débat aura permis de faire réagir des profils variés autour de deux réalités sociales particulièrement sensibles. Mais malgré la délicatesse du sujet, chacun a pu exprimer son opinion dans le respect de l’autre.

Seyré SIDIBÉ

©️ Lien médias https://ondeinfo.com/debat-sur-facebook-feodalisme-et-racisme-elements-de-comparaison/

● TRIBUNE | de la résolution de l’onu aux réalités africaines : le défi de l’esclavage par ascendance

—-Le 25 mars 2026, les Nations unies, par une déclaration solennelle de son assemblée générale (AG/12755), adoptent une résolution historique : celle qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique des esclaves africains de «plus grave crime contre l’humanité ». (cf. lien n°1). Cette résolution a été votée sous l’impulsion du président du Ghana John Dramani Mahama avec l’appui de l’Union africaine.

Nous saluons cette décision symbolique d’une grande portée pour la reconnaissance de l’esclavage comme plus grave crime contre l’humanité. C’est dans cet esprit que nous, militants de droits humains de l’espace sahélien, à travers cette tribune, interpellons, par des remarques citoyennes, l’union africaine, les décideurs de nos Etats, les sociétés civiles et les diasporas africaines.

Nous considérons que cette résolution onusienne mérite d’être un point d’enclenchement d’une prise de conscience collective des peuples africains sur les différents types d’esclavage qui ont saigné diversement notre continent.

En effet, l’Afrique politique et intellectuelle a certes obtenu un succès diplomatique majeur au sein de l’Assemblée générale onusienne. Mais elle ne devrait pas passer sous silence les nombreuses frictions sociales intra-communautaires encore existantes dans certaines zones ouest-africaines, et qui sont relatives à la problématique de “l’esclavage par ascendance”. Une réalité sociale insidieusement intégrée dans le système de castes de communautés très hiérarchisées.

Le cas, entre autres, du groupe sociolinguistique soninké en est une illustration parfaite. Cette société est aujourd’hui traversée par une dynamique abolitionniste qui se heurte à des forces réactionnaires qui font usage d’une violence inouïe et bafouent la dignité humaine.

C’est ainsi qu’au cours de cette dernière décennie, de 2016 à 2026, plusieurs faits d’une gravité extrême ont été recensés : le lynchage à mort de 4 militants anti-esclavagistes du mouvement d’éveil Gambana (Égalité en droit et en dignité) à Diandjoumé (Mali) (cf. lien n°2), l’horrible exécution de madame Diogou Sidibé à Lany (Mali) (cf. lien n°3) et également en Mauritanie avec l’agression de monsieur Samba Moussa Kone (cf. lien n°4).

Au vu de la gravité des crimes susmentionnés, les différents gouvernements, instances et ONG droit-de-l’hommistes devraient aborder frontalement les problématiques très actuelles liées au passé esclavagiste transsaharien et intra-africain. Car en effet, une forme de passivité et de mise à distance sont constatées à chaque fois que la question de l’esclavage est abordée.

Inutile de rappeler le vote abstentionniste de certains pays occidentaux dont la France (cf. carte de jeune Afrique). Vote d’autant plus incompréhensible que la Loi n° 2001-434 adoptée le 21 mai 2001 et portée par la députée Christiane Taubira, reconnait officiellement la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Cette France abstentionniste qui proclame son attachement aux droits de l’homme est pourtant celle qui a été l’un des pays les plus actifs dans la traite transatlantique.

Ce négationnisme des puissances esclavagistes ne doit pas masquer celle de nos Etats africains, encore plus troublante. Il est évident que la traite transatlantique constitue un crime contre l’humanité, toutefois l’esclavage arabo-musulman en est un autre, ainsi que l’esclavage par ascendance qui perdure subtilement en Afrique de l’Ouest.

Ce dernier, longtemps passé sous silence, constitue une autre forme d’atteinte à la dignité humaine. Elle se manifeste par un déterminisme social assignant statutairement les individus dès la naissance et les condamnant à une subalternité perpétuelle. Ce système discriminatoire érigé en norme sociale qui se transmet de génération en génération est une négation totale de la liberté, de l’égalité et de la dignité humaine. Il lèse un pan entier de la société.

Au XXIᵉ siècle, une telle pratique est une honte pour l’humanité. L’esclavage par hérédité doit être dénoncé avec courage et détermination. Le silence sur cette question et le caractère tabou ne sauraient perdurer. La complaisance des intellectuels, des religieux et des instances culturelles doit cesser afin d’éradiquer définitivement ces tares.

De la même manière, le laxisme de nos Etats modernes, qui se traduit par la complicité de certains de leurs représentants, censés garantir la citoyenneté pleine et entière, doit être banni. Bien qu’il existe des textes et des lois interdisant ces pratiques dégradantes, force est de constater que leur application laisse à désirer. Ainsi, rien ne change sur le terrain.

Comment expliquer qu’on puisse encore parler d’esclavage dans un pays comme la Mauritanie où il existe tout un arsenal juridique (e.g. loi 031-2015) sans impact réel sur l’abolition effective de l’esclavage et ses séquelles. Au Mali, une récente loi historique (loi n°2024-027) a été adoptée, renforçant la condamnation de la pratique et de l’apologie de l’esclavage. Pourtant, cela n’a pas eu l’effet escompté. Il est donc plus qu’urgent que nos États s’impliquent davantage dans la lutte contre ce fléau, seule condition, pour l’avènement d’un véritable État de droit.

A travers cette tribune d’alerte notre objectif est triple :

1- Lancer un plaidoyer humaniste et citoyen à l’endroit des institutions internationales et continentales, au premier rang desquelles l’ONU et l’Union africaine sur la question des survivances de ce grave crime qu’est l’esclavage. Il s’agit notamment de souligner l’impérieuse nécessité de conduire une réflexion sérieuse et approfondie sur les problématiques multiformes liées à l’esclavage par ascendance qui est actif dans certaines coutumes et pratiques dites faussement « traditionnelles ».

2- Interpeller les leaders d’opinion et les représentants sociaux (les représentants traditionnels, les intellectuels, les élus, les militants de la société civile…) en Afrique et dans les univers diasporiques pour une initiative morale et sociale de grande ampleur sur les problématiques de l’esclavage dans ses diverses manifestations. Les mentalités esclavagistes et féodales qui persistent au sein de nos communautés en ce siècle sont un marqueur avilissant pour la personnalité africaine et noire.

3-Enfin, nous invitons solennellement les leaders d’opinion de la communauté soninké à un dialogue sans tabou afin de briser l’omerta sur la réalité de l’esclavage par hérédité.

En d’autres termes, il nous appartient d’unir nos efforts pour éradiquer l’esclavage dans le but d’instaurer une société juste et égalitaire. Ceci est un devoir moral qui incombe à tout un chacun pour préserver l’harmonie sociale.

LES SIGNATAIRES :

CAMARA Issa (Mauritanie)

BA Issa (Sénégal)

SOUMARE Koundou (Mauritanie)

SIDIBE Biranté (Sénégal)

DIARRA Cheikh (Mauritanie)

CISSOKHO Souleymane (Mauritanie)

Références :

Lien n°1 : https://press.un.org/fr/2026/ag12755.doc.htm

Lien n°2 : https://bamada.net/lynchage-des-militants-anti-esclavagistes-dans-la-loc...

Lien n°3 : https://www.dw.com/fr/mali-diogou-sidibé-esclavage-par-ascendance-kaye/a-62903536

Lien n°4 : https://cridem.org/C_Info.php?article=747569

● En Afrique, cet actuel esclavage par ascendance intra-africain toujours invisibilisé chez certains milieux sociaux et politiques.

©️ 📷 média Brut

—Encore en 2026 (21ème siècle) | Ces Africains qui vivent sociologiquement dans des univers communautaires où l’esclavage par ascendance et le féodalisme font référence en terme de codes d’honneur et de validation identitaire, fêtent une proclamation onusienne sur la traite historique des noirs. Ce 25 mars 2026 , l’Assemblée générale de l’ONU a reconnu l’esclavage africain comme le crime contre l’humanité le plus grave de l’Histoire, voir « L’ONU réclame des réparations pour les « torts historiques » de l’esclavage | ONU Info » https://share.google/o4vqgUq56DYofMIsH. Cette Afrique surtout Noire où dans certaines zones notamment sahéliennes et ouest-africaines majoritairement afro musulmanes, des doctes cléricaux et sociaux s’accrochent à une lecture explicitement esclavagiste du fait religieux à l’encontre de certaines compositions sociales dans leurs propres groupes sociolinguistiques. Et beaucoup des rigidités sévissent au sein de ces communautés hiérarchisées et l’esclavage statutaire est assumé et encouragé dans le puzzle sociétal. Il y a du fascisme social aisément objectivable dans les réalités suprémacistes souvent tues et insidieusement évitées dans les débats publics par certains cercles militants politiques et droit-de-l’hommistes qui opèrent avec une étrange sélectivité en la matière. En gros… beaucoup de culture d’hypocrisie et de gymnastique intellectuelle hors-sol.

26 mars 2026

Koundou SOUMARE, blogueur et militant des droits humains | https://ecrit-ose.blog/