Ici (📷1) une réunion entre référents tradi-politiques de certains clans sociaux soninkés de la région (issus de différentes localités) avec la présence d’élus d’un quart représentant du camp encarté Insaf (parti au pouvoir ). Officiellement…c’est pour la restitution attendue de leurs émissaires reçus par le président de la République Ould Ghazouani (📷2) il y a quelques mois. Officieusement, ce serait plutôt un autre épisode dans l’agenda concurrentiel entre tendances clanico-politiques soninkés du camp présidentiel dans la région. Ici leur chef de fil est le député Sidney Sokhna qui, dans son discours du jour, a plus explicité la substance du briefing attendu des émissaires. Dont leur mission aurait été principalement « demander au président l’éradication de l’éveil anti-esclavagiste et anti-féodal du mouvement social Ganbanaaxu dans les villages ». Une posture qui apparaît en filigrane dans leur prise de parole. Et M. Sokhna d’utiliser un langage politicien pour réconforter ses soutiens et relais sociaux en face concernant leurs régimes coutumiers tout en prônant entre les lignes une nécessité d’inclusion qui serait demandée par le président de la République.
Dans ce compte-rendu exposé en mondovision, les propos d’un des émissaires nécessitent un focus par son fond insolite comme doléance. Ce monsieur qui serait originaire de la localité de Bouanze assume publiquement qu’ils ont demandé l’érection de leur chefferie clanico-politique comme un cran administrativement reconnu. Ils veulent une faveur étrangement singulière au-dessus des autres citoyens avec l’identification de leur chef-maison par le drapeau national. Ainsi, ils font fi visiblement des segments relais de l’administration normale (Mairie, Arrondissement, Département et Région). Un appel implicite à un séparatisme dans le corps institutionnel de la RÉPUBLIQUE. Une requête scandaleuse qui ne semble pas heurter les élus (députés et maires) présents lors cette rencontre aux visées nébuleuses finalement pour tous les observateurs extérieurs.
● Fait à noter : la présence du référent traditionnel de Bambaradougou (quartier-village dans Sélibaby). En la personne de M. Bafode Traoré (📷3) qui déclare que de mémoire, c’est la première fois qu’un référent traditionnel de leur localité a été invité à une réunion du genre entre autres représentants clanico-politiques soninkés. Il a salué cette évolution… naturellement à entendre son discours mais est-il suffisamment aux faits de la portée de l’instrumentalisation orchestrée avec sa présence dans pareille assemblée seulement aujourd’hui en 2026…? Le député Sidney Sokhna n’a pas raté l’occasion de l’afficher en exemple (comme par hasard) dans son propos pour appuyer ses positions pro anciens régimes coutumiers intrinsèquement féodaux et discriminatoires dans les villages soninkés.
En résumé la rencontre c’est : travail et sensibilisation politique des relais clients sociaux entre tendances pro pouvoir et tentatives de délégitimer encore l’éveil anti-esclavagiste Ganbanaaxu qui aspire à plus d’égalité sociale et contre les discriminations statutaires. Les dynamiques de l’autogestion sociale des descendants d’esclaves organisés en citoyens éveillés dans les localités soninkés sont difficilement acceptables pour les régimes tradi-politiques et leurs parrains politiques qui sont par ailleurs de la même souche sociologique généralement.
À suivre…
Paisible Vendredi à TOUS.
Nous sommes le 25 septembre 2026… BONNE JOURNÉE DE LA LANGUE SONINKÉ À L’ENSEMBLE LOCUTEUR DE CETTE BELLE LANGUE🎉 .
Je viens d’écouter la note vocale de précision du président Biram Dah Abeid concernant la substance et les circonstances de sa prise de parole d’hier soir dans la zone de Boghé (Brakna). Il a parlé en pular, une langue dont il ignore beaucoup de ses subtilités diffuses potentiellement chargées… et sûrement il porterait beaucoup plus d’attention prochainement en cas d’espèce. J’ose croire.
Ce qui est d’évidence de marché public en Mauritanie, quasiment dans toutes nos communautés sociolinguistiques, les « cadets sociaux » en particulier la composition sociale assignée « esclave » ou anciennement « esclave » fait l’objet d’une fourbe exploitation (parfois dite volontaire) lors de grands rassemblements théâtraux. Généralement, ceux qui sont exposés publiquement dans le folklore dit d’animation culturelle devant les hôtes et invités de renom, n’accèdent que rarement aux rencontres sérieuses à huis clos pour parler et exposer leurs doléances sociales et politiques. Il y seront méthodiquement empêchés par conditionnement en amont et ne servent que d’ambianceurs avec de petits traitements pécuniaires à la fin. Une réalité trans-communautaire très répandue… et qui ne changera que si le personnel politique dans son ensemble OSE ENFIN affronter les mécanismes producteurs : les régimes tradi-politiques foncièrement féodaux et ses marges esclavagistes. Souvent appelés subtilement les « notables » au sens de relais élites qui occupent généralement les positions valorisantes et SURTOUT PAR HÉRITAGE. Ici le langage politique du CITOYEN n’existe pas dans l’enclos communautaire, ce sont les hiérarchies hermétiques avec assignations sociales et droit du sang qui prévalent. Ça peut CRIER le jour, anti-esclavagiste et antiraciste hors-sol notamment concernant d’autres communautés (pour ne pas dire exclusivement dans l’ensemble maure « haratines-arabo-berbères ») et ENTRETENIR la nuit, les suprémacismes sociaux dans sa propre communauté. Une typologie d’animation militante d’apparence progressiste ou à la géographie variable (le village à part, le pays à part), est malheureusement observable dans le pays comme dans les diasporas mauritaniennes politisées en occident.
Petite morale de provoc : celui qui te refuse comme référent traditionnel (par le droit d’aînesse) et qui se dit lutter pour que tu deviennes président de la République, il spécule avec un ticket de tontine (tremplins politiques et autres avantages…) sur toi. Un grand leurre. Et la période de la bagarre est devant vous… lorsque l’idéologie progressiste à l’échelle étatique menace résolument ses références tradi-politiques dans son groupe sociolinguistique.
Les chefs de village soninké du Guidimakha ont été conviés, jeudi 24 septembre 2026, à une rencontre inédite tant dans son style que dans son genre, organisée par un groupe politique Soninké affilié au pouvoir.
La rencontre est organisée à l’initiative du leader de cette tendance politique même, il y avait également d’autres politiques soninké issus d’autres formations politiques.
Cette assemblée Soninké, loin d’être représentive de la configuration du Soninkara actuel du Guidimakha est motivée par une seule préoccupation : celle d’œuvrer au maintien du statu quo social, pour freiner l’élan d’éancipation lancé par le mouvement abolitionniste soninké Ganbanaaxu Fedde. En effet, la question de l’esclavage intra-soninké au Guidimakha est devenue un véritable fonds de commerce économique et politique pour les hommes politiques Soninké.
Opportuniste dans l’âme et stratège aguerri, le chef de file du groupe politique en question a trouvé meilleure idée de se refaire une santé politique pour combler ses déconvenues et la perte de sa mainmise politique sur le Guidimakha.
Ainsi, ce personnage politique sulfureux a choisi un agenda politique : la venue imminente au Guidimakha du coordinateur du parti au pouvoir, l’INSAF, pour convoquer les dignitaires du Guidimakha, une partie du Guidimakha, sous prétexte de leur restituer le contenu d’un entretien entre des représentants des chefs de villages soninké du Guidimakha et le président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.
Voilà le meilleur moyen de galvaniser l’orgueil de la chefferie traditionnelle. Le groupe restreint qui a rencontré le président de la République a pris la parole pour rassurer la chefferie en ces termes : « le chef de l’État compte beaucoup sur vous et vous demande d’être patients et davantage à l’écoute ».
Ce qui est bizarre, c’est qu’il n’a jamais été mentionné, dans leur restitution oral, que le président de la République avait parlé de la citoyenneté, qui est la règle d’or dans une République démocratique, de la criminalisation de l’esclavage et des discours apologistes.
C’est dire que si Ould Ghazouani a manqué de rappeler à l’intention des représentants soninké qu’il a rencontrés la primauté de l’État et de ses lois sur les considérations locales et traditionnelles, il aura failli par complaisance et double standard, ce qui romprait avec les discours de Ouadane et de Djéol.
À l’issue de cette rencontre, chacun peut comprendre que le Guidimakha des chefs traditionnels a son agenda et ses préoccupations, qui ne sont pas ceux de la population. Les premiers sont hantés par la continuation d’une tradition féodale et esclavagiste, en contradiction avec la législation nationale, alors que la première préoccupation des seconds reste les questions existentielles et vitales : le développement du Guidimakha, la lutte contre la pauvreté, la question de l’état civil, l’enclavement de la région, la déliquescence et le manque d’infrastructures socio-économiques et éducatives, la corruption et les abus normalisés par les autorités locales, etc.
À Sélibaby, on rencontre encore des populations qui passent des nuits devant le centre d’enrôlement, espérant chaque jour être enrôlées et retrouver leur citoyenneté qu’on leur a arrachée. Dans chaque famille, soninké, pulaar essentiellement, on trouve un cousin, une sœur, une tante ou un oncle qui est devenu apatride. Dans la diaspora, certains ont perdu leur carte de séjour faute de pouvoir fournir aux autorités du pays d’accueil, en France notamment, un nouvel acte de naissance ou un passeport biométrique. Ces sujets ont été occultés, car ils n’intéressent pas nos politiques et encore moins les chefs de village.
Connaissant la mentalité et la psychologie de la chefferie traditionnelle soninké, surtout dans un contexte où le mouvement abolitionniste soninké Ganbanaaxu Fedde a le vent en poupe, Sidney utilise les chefs de village pour essayer de retrouver une santé politique, à travers le vieux dicton : « Diviser pour mieux régner. »
Le Guidimakha des sages doit pouvoir décrypter les tenants et aboutissants de cette rencontre pour en comprendre le caractère opportuniste et politique.
Il était plus sage, honorable et même raisonnable pour les dignitaires soninké du Guidimakha de chercher la voie de la paix, de privilégier le dialogue avec les abolitionnistes et progressistes, plutôt que de remuer le couteau dans la plaie.
Nous assistons de nos jours à une configuration inédite de la chefferie traditionnelle soninké, et même de nos villages. Comme un navire sans capitaine qui tangue dans tous les sens. Des terroirs meurtris, sans âme, devenus des terreaux fertiles aux discours de haine et séparatistes.
Nouakchott le 26 septembre 2026
Moussa SOUMARE Membre du conseil régional Guidimakha
Il faut le leur concéder, à nos amis et compatriotes Maures : ils ont une carapace qui leur permet de supporter, d’être plus tolérants, réceptifs à la critique, et même à la calomnie. Je mesure maintenant la difficulté qu’ils éprouvent lorsqu’on s’attaque à la Mauritanie, le » foyer national » sous le prisme de la société Maure. Parce qu’elle est au pouvoir et ne peut pas être « innocente » à tout point de vue de la situation déplorable que connait notre pays.
C’est pourtant notre exercice quotidien : » les Maures ont gâté le pays » , « les Maures ont conduit la Mauritanie vers le chaos ». On va jusqu’à faire l’amalgame, consciemment ou inconsciemment, à travers un abus de langage nourri par la passion ; en désignant pour responsables tous les Beydanes du pays du marasme, de l’hécatombe et du racisme normalisé. Or, il y a une portion des Maures qui n’a jamais fait de mal à personne et qui subit autant les injustices et les discriminations.
Cette rhétorique qui consiste à jeter l’opprobre sur la communauté Maure est bien accueillie et appréciée dans le milieu Négro-mauritanien qu’il soit intellectuel ou populaire. Et lorsque certains Maures, agacés par l’acharnement et la satire contre leur communauté, sortent du silence, ces derniers sont pris à partie et lynchés sur les réseaux sociaux. Ils sont traités de racistes, de chauvins, de nationalistes arabes, de suprémacistes, etc.
Cependant dès qu’on parle de l’esclavage par ascendance chez les Soninké, des inégalités et des injustices intra-soninke, il y a en a qui perdent tout leurs moyens et toute la lucidité qu’on leur connait.
Or, ce qu’on appelle racisme beydane exclut, stigmatise et discrimine au même titre que le système de castes dans nos communautés sociolinguistiques. Critiquer les autres semble être un exercice plaisant, qui stimule l’esprit et la réflexion de beaucoup d’entre nous.
Les Noirs mauritaniens développent souvent une complicité et une similitude de raisonnement et d’approche lorsqu’il s’agit de « dézinguer « nos compatriotes au pouvoir.
Cependant, cette entente n’est valable que lorsqu’il s’agit de parler de l’autre. Il suffit d’orienter la caméra sur nous-mêmes pour qu’apparaissent : cacophonie, ambivalence, duplicité et même confusion.
Ainsi, certains grands défenseurs des droits de l’homme, des idées progressistes, de la citoyenneté, de l’inclusivité sociale et de la méritocratie perdent leur rigueur analytique, leur aptitude à la réflexion critique dès lors qu’il est question de parler de leur village, de la chefferie traditionnelle et du droit des franges marginalisées dans nos contrées.
Ce sont les mêmes qui s’insurgent contre la nomination des ministres selon les logiques tribales ; ce sont les mêmes qui dénoncent l’esclavage, mais un esclavage qui n’existe dans leur subconscient que chez les Maures (Beydane maître et Haratine esclave).
Chez nous aussi, il est question d’esclavage et d’assignation sociale, où les chaînes sont moins visibles. Mais elles sont là pour freiner, cataloguer les individus afin de les réduire dans un carcan social hérité qui les étouffe et les empêche d’être eux-mêmes, mais plutôt les clichés projetés par la société.
Merci aux réseaux sociaux d’avoir permis de donner la parole à tout le monde, même de manière virtuelle.
Ce qui a permis de révéler au grand jour la face cachée de chacun d’entre nous, nos limites et nos certitudes, nos dogmes, nos craintes et nos hantises, etc. Les masques sont tombés. La lumière est partout.
L’exigence de justice et d’égalité doit commencer par soi-même, avant de vouloir l’imposer à l’autre. Qui mieux que le Noir mauritanien peut comprendre le malheur d’être infériorisé, minimisé, chosifié, discriminé et exclu ?
Nous avons un dénominateur commun qui nous impose d’apprendre à nous respecter les uns les autres, au risque de disparaître.
Et la première règle du respect est d’aller au-delà des intentions et des discours proclamant « l’égalité entre tous » : « Ganbanaaxu ». Il faut désormais apprendre à intégrer le concept Ganbanaaxu dans toutes nos manifestations, dans nos rapports sociaux et politiques. C’est la garantie d’un Soninkara apaisé, fort et rassemblé.
Derrière la fièvre de proclamer sa fierté d’être Soninké devant les projecteurs se cache une réalité bien plus amère. Celle qui ronge tout bon Soninké, soucieux de l’égalité et de la justice entre les membres d’une même communauté sociolinguistique.
Un Soninkara divisé, fragilisé et piégé par son orgueil et son refus d’entendre ses propres rugissements et soupirs internes. Chacun retournera ou retrouvera, au terme de la journée du 25 septembre, son village avec ses réalités soninké bien tristes : climat délétère, suspicion et animosités ambiantes, guerre de clans et de classes, etc.
Cette tribune aurait été l’occasion d’appeler à la paix entre Soninké, de solder les différends et de raviver la flamme d’un Soninkara plus égalitaire et apaisé.
En effet, il n’y a aucune société qui puisse véritablement s’épanouir, se développer dans la haine et en dehors de la paix.
Célébrer la langue et la culture soninké à Paris est en soi une tribune opportune et une perche tendue à la communauté soninké pour aller de l’avant.
L’avant, c’est la modernité, c’est le désir de se développer, de s’adapter et de faire preuve de résilience. La capacité à changer les codes et les mots de passe qui trébuchent, ainsi que les logiciels devenus obsolètes.
On ne peut pas construire une société soninké viable avec seulement de la nostalgie comme moteur et en faisant fi des réalités du moment. Un diagnostic sans complaisance est nécessaire pour définir un nouveau cap, celui de l’inclusivité sociale, du pragmatisme social et de la dignité comme élément fédérateur entre les Soninké.
En effet, la meilleure façon de porter le costume hérité de son père, tout en restant élégant sans paraître ridicule, de dégager le visage de son père et de soi-même, c’est de l’ajuster à sa propre taille.
Le déjeuner, d’hier 17/09/2026, en Île de France à la maison Orange, au portail rouge, avec le Dr Koné Makan Djibril dépassait le simple cadre d’un repas. C’est une immersion immédiate dans une complicité forgée par le temps, où les décennies s’effacent en un instant.
Autour du traditionnel rituel des trois verres de thé à la menthe, la conversation s’est d’abord ancrée dans l’actualité de son récent séjour en Mauritanie, avant de remonter naturellement le fil de nos souvenirs communs. De Nouakchott à Sélibaby, des quartiers d’Alger à Bab Ezzouar à Bab El Oued, jusqu’à nos combats militants en Île-de-France, chaque étape est réapparue avec clarté. Nous avons évoqué les rires partagés entre nos deux familles et le sens de nos engagements, notamment la création de l’association ARMEPES, matrice du mouvement GANBANAXU, dont il fut le premier Président en France.
Aux côtés de Makan, ami et compagnon de longue date, les masques tombent. Les silences ne pèsent jamais et les rires fusent sans effort. Ce type de rencontre agit comme un ancrage essentiel : il rappelle d’où l’on vient, permet de mesurer le chemin parcouru et donne toute sa saveur à l’instant présent.
L’ONU vient d’adopter une nouvelle carte du monde, plus fidèle aux proportions réelles des continents. Un changement qui semble anodin, mais qui pourrait bien redessiner notre façon de penser les distances aériennes, et en particulier la connectivité aérienne en Afrique.
Il y a deux semaines, l’Assemblée générale des Nations Unies a approuvé l’usage de la projection Equal Earth, invitant le monde à s’éloigner peu à peu de la projection de Mercator, celle-là même qui, depuis des générations, trône dans nos salles de classe et façonne, sans que nous en ayons vraiment conscience, notre manière de voir la planète, y compris notre perception des distances que l’on peut parcourir en avion.
Derrière ce choix technique se cache un sujet bien plus vaste : celui d’un continent que nous avons collectivement appris à sous-estimer. Ce continent, c’est l’Afrique.
Une carte qui trompe sur les proportions
La projection de Mercator, inventée au XVIe siècle pour faciliter la navigation maritime, a un défaut bien connu des géographes : plus on s’éloigne de l’équateur, plus les terres sont étirées et grossies. Résultat, le Groenland semble aussi grand que l’Afrique sur nos cartes murales, alors qu’il est en réalité quatorze fois plus petit.
L’Afrique, elle, se trouve précisément là où cette distorsion la pénalise le plus : près de l’équateur, au centre du planisphère, mais rétrécie à l’œil comme nulle autre région du monde.
Un continent presque impossible à imaginer
À quel point l’Afrique est-elle réellement grande ? Les chiffres sont très parlants. Avec ses 30,37 millions de kilomètres carrés, le continent africain est trois fois plus vaste que l’Europe, et quatorze fois plus grand que le Groenland, qui pourtant paraît déjà immense sur nos cartes. À titre de comparaison, la seule République démocratique du Congo, avec ses 2,34 millions de kilomètres carrés, dépasse à elle seule la superficie totale du Groenland.
Les données sont encore plus éloquentes lorsqu’on assemble les pièces autrement. Car l’Afrique est si vaste qu’elle pourrait, sur le papier, accueillir en son sein plusieurs des pays que l’on considère parmi les plus grands du monde, tous à la fois. Le continent pourrait littéralement « avaler » l’Europe entière, les États-Unis (8,12 millions de km² sans l’Alaska), la Chine (9,56 millions de km²) et même l’Inde (3,28 millions de km²), et il resterait encore de la place.
Pour se figurer la chose autrement : l’Afrique compte aujourd’hui 54 pays et représente, à elle seule, environ 20 % de la surface terrestre totale du globe. Une échelle que la carte de Mercator a longtemps faussée.
Ce que cette échelle change pour l’aviation
Les cartes ne façonnent pas seulement notre culture générale : elles façonnent aussi notre intuition des distances, une intuition que l’aviation, plus que tout autre secteur, vient rapidement corriger.
Un vol entre l’Europe et l’Afrique australe n’est, en distance, pas si différent d’un vol entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, l’Afrique semble bien plus proche.
Le même phénomène se reproduit à l’intérieur même du continent. Lorsqu’on évoque la connectivité aérienne entre pays africains, on imagine volontiers, carte conventionnelle à l’appui, des trajets courts entre marchés voisins. La réalité est tout autre : traverser l’Afrique d’est en ouest peut représenter de très nombreuses heures de vol. Un trajet entre Addis-Abeba et Dakar dépasse les 6 000 kilomètres, soit davantage que la distance entre New York et Los Angeles (moins de 4 000 kilomètres). Ce n’est pas la liaison intérieure la plus longue des États-Unis, ce record revenant à Miami-Seattle (plus de 4 300 kilomètres), mais elle reste la référence la plus connue du grand public pour un vol transcontinental.
Bien sûr, les compagnies aériennes ne construisent pas leurs réseaux en regardant une carte de salle de classe. Elles s’appuient sur des distances orthodromiques précises, des temps de vol réels, les performances de leurs appareils et des modèles économiques sophistiqués. Mais le développement du transport aérien ne se limite pas à ces calculs : il dépend aussi, en amont, de la façon dont décideurs, investisseurs et voyageurs se représentent intuitivement les marchés et les distances qui les séparent.
Changer la carte pour changer le regard
C’est peut-être là que la nouvelle carte du monde peut avoir un effet, modeste mais réel : en donnant à voir l’Afrique à sa juste échelle, elle pourrait, lentement, changer cette intuition collective, et faire apparaître le continent non plus comme un ensemble de marchés proches les uns des autres, mais comme ce qu’il est réellement : un continent-monde, où la distance représente à la fois l’un des plus grands défis de la connectivité et l’un des arguments les plus puissants en faveur de l’aviation.
Changer la carte ne change pas le monde. Mais cela peut, enfin, changer la façon dont nous le regardons.
À propos de l’auteur
Fousseynou Coulibaly est ingénieur mauritanien spécialisé dans les systèmes électroniques embarqués pour l’aéronautique, l’aérospatiale, l’automobile et la robotique, fort de plus de 20 ans d’expérience internationale. Il a occupé des postes de direction technique au Royaume-Uni, chez Rolls-Royce et ZF, avant de rejoindre H55, entreprise suisse spécialisée dans les systèmes de propulsion et de stockage d’énergie pour avions électriques, où il est directeur du département électronique et de l’équipe hardware, et contribue notamment au programme de propulsion hybride-électrique (HEP) mené avec le motoriste américain Pratt & Whitney. À Rolls-Royce, il a piloté le développement électronique des ordinateurs de vol du turboréacteur Pearl 700, qui propulse les jets privés Gulfstream G700 et G800, après avoir contribué au programme Trent 7000 de l’Airbus A330neo. Chez ZF, il a dirigé la conception des systèmes mécatroniques de direction assistée arrière équipant la Porsche Panamera, la Mercedes Classe S et le Hummer électrique. En Mauritanie, il est fondateur de TABATOO, entreprise de suivi GPS et IoT, et membre du Conseil du Prix Chinguitt, plus haute distinction scientifique et culturelle du pays, nommé par décret présidentiel en 2023.
🔴📖 #Lu_Su #Livres | Dans cet ouvrage, cette chercheuse a diagnostiqué sans filtres et de près une Mauritanie Politique qui ne semble pas varier de trajectoire depuis. Et…distinctement il y a 2 écosystèmes dans l’arène politique (militaro-politique). 1 – La politique active et ses spécificités dans l’ensemble communautaire maure d’une manière générale. 2 – la politique active chez les autres communautés en fonction de leurs spécificités également.
L’écosystème 1 occupe l’espace central des différents pouvoirs et L’écosystème 2 est logé dans les périphéries avec de petits commerces politiciens et clientélistes avec l’ensemble central (écosystème 1). Dans les 2 espaces, des oppositions s’organisent et font l’animation en interne pour réclamer quelques ouvertures occasionnelles à la tontine (privilèges matériels et immatériels).
Les voi(e)x d’un ordre alternatif moderne et progressiste à vocation trans-communautaire et anti-systemique peinent à émerger en masse critique pour réformer le système réellement.
Il y a bien un lien d’héritage systémique entre le ppm d’hier du premier président Moctar Ould Daddah et insaf d’aujourd’hui de l’actuel président Ghazouani.
Ces dernières semaines ont été marquées par des débats suscités par la signature d’un appel de leaders Haratines appelant à deux décisions majeures : la reconnaissance de l’identité aratine dans la constitution au même titre que les autres « identités reconnues ». La discrimination positive désigne un ensemble de mesures définies comme correctives, donc temporaires visant à corriger un gap de niveau économique ou social au profit de groupes considérés comme défavorisés ou discriminés par un système né de l’histoire, de la culture, ou de la politique, pour des considérations souvent liées à l’origine, au genre, au handicap, ou au milieu social. L’objectif de la discrimination positive est d’égaliser les chances de départ, non seulement par la loi, mais par des mesures socio-économiques et culturelles correctives pour une égalité non seulement juridique et théorique, mais réelle dans tous les aspects de la vie quotidienne. Qui donc peut bénéficier de ces mesures si leur nécessité s’avère en Mauritanie ? Les cadres Haratines en appellent d’abord à la loi fondamentale qui doit reconnaître l’identité Haratine. Cet appel se justifie suivant la logique de la nécessité de mise en œuvre d’une politique de discrimination positive au profit de ce groupe. Car sans reconnaissance, la haratinité n’existe ni politiquement ni juridiquement pour prétendre à des mesures ciblées. Seulement, la où le bât blesse, c’est quand cet appel considère que la constitution reconnaît les autres communautés ethniques du pays. Il faut lever cette équivoque qui induit beaucoup de personnes en erreur. La constitution Mauritanienne ne reconnaît aucune communauté ethnique du pays, elle reconnaît les langues nationales, or une langue n’est pas forcément le marqueur identitaire ethnique d’un groupe donné. La constitution de 1991 révisée en 2012 puis en 2017 ne fait que distinguer les langues dites « nationales » et langue « officielle ». L’article 6 dispose : « Les langues nationales sont : l’Arabe, le Poular, le Soninké et le Wolof. L’Arabe est la langue officielle. » Les cadres Haratines devraient le savoir plus que tout autre individu, car la reconnaissance de leur identité ethnique particulière par la constitution ne modifierait en rien leur identité linguistique arabe. Les Hutus et les Tutsis du Rwanda parlent la même langue, mais sont d’identités ethniques différentes. Les Bambaras du Mali, les Malinkés de Guinée, et les Socés du Sénégal parlent la même langue mais se considèrent d’ethnies différentes. Il y a des exemples similaires à foison dans le monde. Le fait est que la langue n’est pas le seul marqueur identitaire d’une ethnie. Une ethnie peut être identifiée, par son origine, par sa culture, par son histoire, par son organisation sociale et sociétale, par son économie, par sa géographie (son lieu d’habitat), etc. Le refus de la reconnaissance des identités ethniques dans les textes de lois est une politique héritée de la conception française jacobine de la citoyenneté. Or, cette conception crée aujourd’hui beaucoup de problèmes à la politique de lutte contre les discriminations et à la politique de discrimination positive à la française. En effet, comment mesurer le degré d’atteinte d’une politique ou son efficacité si on ne peut pas quantifier le public ciblé ne serait-ce que pour des nécessités statistiques ? Et si on appliquait la discrimination positive au profit des Haratines, comment pourrait-on mesurer son taux d’efficacité ou d’inefficacité si juridiquement et statistiquement les Haratines n’existent pas ? La discrimination positive est une politique de correction des inégalités largement utilisée dans le monde à des degrés divers selon les pays. Certains pays tels que les USA, l’Inde, l’Afrique du Sud ou la France sont les plus médiatisés et plus étudiés en raison de l’ampleur de leurs politiques respectives, mais surtout en raison des différences d’approche de leurs modèles qui permettent des études comparatives très instructives. Le modèle pionnier étant celui de l’Inde introduit dans la constitution du pays depuis 1950. Il vise à briser le système des castes et son corollaire les inégalités de naissance, inégalités renforcées par une politique coloniale faite de racisme et de discrimination au détriment des castes dites inférieures. Le modèle indien cible principalement les Dalits (appelés aussi les intouchables) et les autres castes marginalisées. L’Affirmative Action des Etats-Unis est né de la lutte pour les droits civiques des années 1960. Si on ne peut pas parler de système de castes aux USA comme en Inde, la politique de discrimination positive à l’américaine que certains qualifient d’ethno-raciale, a ses racines dans la lutte contre les inégalités nées de l’histoire esclavagiste du pays et de la marginalisation de certaines communautés ethniques du pays tels que les Hispaniques et les indiens. Les Afro-américains, descendants d’esclaves, et les communautés Hispaniques sont les principaux bénéficiaires de cette politique. En Afrique du Sud, le Black Economic Empowerment de 1994, vise à faire entrer la majorité noire dans l’économie formelle qui était confisquée par la minorité blanche du fait de dizaines d’années d’apartheid. Si ces trois exemples ont ciblé soit des groupes ethniques soit des castes, la France jacobine a pris un tout autre chemin. C’est le modèle socio-territorial. Interdisant les critères fondés sur la religion ou la race, la France a opté pour des critères socio-géographiques et de genre en ciblant des quartiers dits prioritaires sans mention d’identités ethniques, et instaurant un quota pour la représentativité des femmes dans les instances de décision des entreprises (tels que les conseils d’administrations) et dans la politique. Tous ces systèmes de discrimination positive ont à un niveau ou à un autre utilisé le système de réservation par quotas au profit des groupes ciblés. Mais, en fonction des modèles et des pratiques, les points forts et les points faibles variant d’un modèle à l’autre ont fait que des mesures correctives sont souvent prises par les autorités politiques (Inde, France) ou judiciaires (USA) pour ajuster ou supprimer certaines mesures. Et la Mauritanie dans tout cela ? Elle a sa discrimination positive. Comme à notre habitude, nos modèles juridiques et politiques sont inspirés de la France. La Mauritanie a créé sont système socio-géographique en instaurant ce qu’on a jadis appelé le Triangle de la Pauvreté rebaptisé Triangle de l’Espoir au début des années 2000. Elle est à cheval sur les régions du Gorgol, du Brakna, de l’Assaba et du Tagant. Les sommets de ce triangle sont délimités par les villes d’Aleg, de Mbout, et de Kiffa. C’est une zone caractérisée par son enclavement, son sous-équipement en service sociaux de base, et sa dépendance presque exclusivement agricole très vulnérable aux sécheresses récurrentes dans le pays. Dans les années 2000, des projets spécifiques y ont étés déployés : désenclavement routier, projets d’adduction d’eau, infrastructures scolaires et de santé. La Mauritanie a aussi pris des mesures de discrimination positive en faveur de la représentativité des femmes dans les instances politiques et administratives du pays par un système de quotas légaux qui repose sur une loi organique de 2006, renforcée par les réformes électorales de 2012 et 2022. Ce survol de la situation internationale et nationale en matière de discrimination positive nous permet de soutenir que la situation en Mauritanie a plusieurs similitudes dans le monde et qu’elle peut s’inspirer des modèles extérieurs et de sa propre expérience en la matière pour développer son propre modèle adapté à ses réalités tout en tenant compte des forces et des faiblesses des expériences des autres. Mais, à part ses propres modèles expérimentés dans la représentativité des femmes et dans le Triangle de l’Espoir, la Mauritanie devrait-elle se limiter à une discrimination positive au profit des Haratines comme le suggère l’appel de cadres de cette communauté ? Si une discrimination positive au profit des Haratines devrait voir le jour en Mauritanie, elle serait plus proche des situations aux Usa et en Inde, deux pays héritiers de traditions esclavagistes ou de castes comme en Mauritanie. Aux Usa et en Inde, les groupes les plus vulnérables étaient pour l’un les afro-américains issus de siècles d’esclavage comme les Haratines, et pour l’autre les Intouchables issus d’une tradition féodale dans une société hiérarchisée par le système de castes. Mais aux Usa, l’Affirmative Action n’a pas bénéficié qu’aux Afro-américains, mais aussi aux autres minorités discriminés tels que les Hispaniques. En Inde, dès le début, les castes intermédiaires ont été introduites dans les politiques de quotas, et plus tard, des mesures correctives ont aussi profité aux pauvres des castes dites supérieures. Si en Mauritanie la situation des Haratines est préoccupante, elle ne l’est pas plus que celle des autres descendants d’esclaves des autres communautés ethniques du pays. Les Maccube chez les haalpulaars, les Komé chez les Soninkés, les Jamm chez les Wolofs sont tout aussi discriminés que les Haratines voire plus dans certains domaines. Dans le domaine politique et dans la haute administration, les Haratines sont beaucoup plus représentés et beaucoup plus visibles que les descendants d’esclaves Haalpulaars, Soninkés ou Wolofs, qui sont quasiment absents des instances de décision du pays. Malgré l’absence de statistiques, ce fait est une constante visible héritée des traditions féodales et des politiques discriminatoires depuis la colonisation. N’est-ce pas le colon qui avait créé l’école des fils de chefs qui formait les élites du pouvoir ? Ecole qui était de fait réservée aux castes dites supérieures. N’est-ce pas notre pratique politique qui favorise les chefs de tribus et les soi-disant grandes familles ? La relative récente politique de libération des Haratines du joug de l’esclavage et sa visibilité due à ses propres caractéristiques et à son importance numérique, ne doivent pas nous conduire à l’aveuglement sur les souffrances des autres castes dites inférieures dans nos autres communautés nationales. L’Afrique du Sud, par sa politique du Black Empowerment, a pris des mesures correctives en faveur des Noirs victimes de l’Apartheid. Ces mesures ont surtout ciblé la représentativité des noirs dans la direction des entreprises et la répartition des terres qui étaient majoritairement détenus par la minorité blanche. En Mauritanie, les Noirs, depuis les indépendances, sont victimes d’une politique ségrégationniste qui ne dit pas son nom, mais qui les exclut systématiquement de la possession de grandes entreprises. Malgré les tentatives, aucun noir ne possède une banque, aucun noir ne possède une radio ou une télévision privée, aucun noir ne possède une usine. Les postes de souveraineté dans l’administration sont à plus de 90% détenus par les maures. Depuis la réforme foncière de 1983, beaucoup de noirs ont été dépossédés de leurs terres de cultures au profit de l’agro-business maure ou international. Le point culminant de cette politique a été la tentative de génocide de 1989 à 1991 qui a vu des milliers de fonctionnaires noirs essentiellement haalpulaars radiés de leurs postes, des milliers de noirs radiés des forces de défense et de sécurité, et des centaines d’entre eux exécutés sans aucun procès. Des dizaines de milliers d’autres populations rurales et citadines déportées vers le Sénégal et le Mali, des villages entiers rasés ou occupés par d’autres populations maures. Tous les fonctionnaires assassinés, radiés ou déportés, n’ont été remplacés que par des maures et des Haratines. Si cette situation n’est pas comparable à l’Apartheid vécu par les sud-africains, elle a créé un profond fossé dans la représentativité de nos communautés, fossé qui n’a profité qu’aux communautés maures, bidhanes et haratines compris. Cette situation nécessite des mesures correctives. Des terres et des villages haalpulaars sont encore occupés par des populations Haratines. Les forces armées et les forces de police ne recrutent presque depuis les années de braises que dans les communautés Haratines et Bidhanes. Les autres communautés y étant presque systématiquement exclues. Les mesures de réintégration prises sous le régime de Aziz n’ont été que théoriques dans la plus part des cas. Après une indemnisation de misère, les concernés ne recevaient dans la plupart des cas aucune affectation de service. Ils continuaient ainsi à végéter dans la nature si on ne les avait pas mis à la retraite anticipée. La Mauritanie doit oser. La Mauritanie doit prendre le taureau par les cornes. Une discrimination positive n’est pas une politique à vie. C’est une mesure provisoire de correction des inégalités de chance. La justice américaine a jugé que la discrimination positive pour l’entrée à l’université, qui était en vigueur depuis des décennies n’était plus nécessaire et l’a arrêtée depuis 2023. Notre discrimination positive doit prendre en compte toutes nos réalités socioculturelles et toutes nos préoccupations à l’origine de nos inégalités structurelles. En un mot, notre discrimination positive ne doit pas être elle-même discriminatoire à l’instar de la majorité des politiques qui l’ont précédée depuis notre indépendance. Elle ne doit pas se limiter à des mesures juridiques qui ne sont en fait que des vœux pieux. Des actes concrets en matière de politique économique, en matière de politique sociale, en matière de recrutement, et aussi en matière d’éducation des consciences doivent être posés. Nos systèmes féodaux faits de tribus et de castes doivent être remis en cause par l’éducation dans les écoles et par l’éducation populaire. La promotion des castes dites inférieures doit être une de nos préoccupations fondamentales. Notre survit ne dépend que de notre capacité à affronter nos défis, il y va de l’existence de notre pays dans l’unité.
HARATINES ET GROUPES SOCIAUX DISCRIMINÉS EN MAURITANIE ET « DALITS » EN INDE : BRÈVE ANALYSE COMPARÉE DE LEUR STATUT ET DES EXIGENCES DES POLITIQUES D’ÉMANCIPATION
Par Gourmo Abdoul Lô
La comparaison entre la situation des Haratines et, plus largement, des groupes sociaux historiquement discriminés en Mauritanie, d’une part, et celle des catégories autrefois désignées en Inde comme les « intouchables », aujourd’hui couramment regroupées sous l’appellation de « Dalits » et, juridiquement, enregistrées dans la catégorie des *Scheduled Castes* — c’est-à-dire les castes officiellement reconnues par l’État indien comme historiquement discriminées et bénéficiant de mesures de protection et de discrimination positive —, doit être conduite avec beaucoup de précautions.
Les histoires, les structures sociales, les cultures, les religions et les systèmes politiques des deux pays sont profondément différents. Il serait donc erroné d’assimiler les Haratines et autres catégories discriminées aux Dalits ou de transposer, sans esprit critique, le système indien à la Mauritanie. Il n’en existe pas moins certaines analogies qui pourraient nous instruire sur certains des mécanismes de reproduction des rapports sociaux hérités ainsi que sur les efforts déployés pour y faire face. Dans les deux cas, des hiérarchies sociales anciennes, fondées largement sur la naissance et l’ascendance, ont durablement assigné certaines catégories de population à des positions subalternes dont les effets persistent longtemps après la disparition du système socio-économique réel qui les a engendrées et l’interdiction juridique des institutions qui les avaient produites. Et ce, de manière transversale aux différentes communautés ethno-linguistiques existant dans les deux pays.
I. UNE DISCRIMINATION SOCIALE HÉRÉDITAIRE PLUTÔT QU’UNE DISTINCTION ETHNIQUE
Le premier enseignement de l’expérience indienne est d’ordre conceptuel. Les « Dalits » ne constituent pas une ethnie particulière, malgré la très forte identité de leur statut. Ils sont insérés historiquement dans une multitude de communautés au sein desquelles ils se regroupent et se distinguent en une multitude de castes, parlant des langues différentes suivant les communautés auxquelles ils appartiennent, dans des régions et des environnements culturels distincts. Ce qui les rapproche donc et les identifie, aussi bien en Inde qu’en Mauritanie, c’est moins une origine ethnique commune qu’une expérience historique de relégation sociale fondée sur la naissance. Cet élément est fondamental dans la conception du phénomène dans les deux pays.
En Mauritanie tout particulièrement : les catégories discriminées, au premier rang desquelles les esclaves et anciens esclaves et les autres personnes serviles ou d’origine servile et/ou discriminées, existent au sein des différentes communautés — arabe, pular, soninké et wolof — et ne partagent que leur statut d’infériorité et les souffrances qui en résultent. Les Haratines, par exemple, sont dispersés au sein des tribus maures auxquelles ils appartiennent, de la même façon que les *maccuɓe* chez les Halpular, les *nkono* chez les Soninkés et les *jaam* chez les Wolofs appartiennent aux ethnies considérées et dépendent le plus souvent des différentes castes dites « libres » qui y existent. Mais ces catégories sociales partagent, au sein de leurs sociétés respectives, de multiples discriminations et souffrances avec d’autres catégories infériorisées.
Bien évidemment, ces réalités sociales prennent des formes différentes selon les communautés et ne doivent pas être artificiellement confondues. La condition historique particulière des Haratines, directement liée à l’esclavage et à ses séquelles, possède une spécificité évidente. Mais elle s’inscrit dans une problématique plus générale : celle de la persistance, sous des formes nouvelles, de hiérarchies sociales héritées qui continuent, le plus souvent sinon toujours, d’influencer l’accès à la terre, à l’éducation, à l’emploi, aux ressources économiques, aux responsabilités politiques et au prestige social.
La leçon comparative essentielle ici est que l’abolition juridique d’une hiérarchie sociale est loin de suffire à en abolir les conséquences économiques, sociales et culturelles.
II. L’EXPÉRIENCE INDIENNE : DE L’ÉGALITÉ JURIDIQUE À LA RECHERCHE DE L’ÉGALITÉ RÉELLE
Parmi les priorités de l’Inde indépendante a précisément figuré le règlement de cette question des discriminations antiques que le colonialisme britannique a savamment entretenues pour maintenir le cadre des divisions sociales et nationales indispensables à sa domination. Le Mahatma Gandhi avait fait du combat contre ces discriminations traditionnelles une des conditions de la victoire de la lutte de libération nationale.
À l’indépendance, la Constitution indienne ne s’est pas limitée à proclamer l’égalité abstraite des citoyens. Elle a aboli l’« intouchabilité » et a défini les modalités de prise de mesures particulières au bénéfice des catégories historiquement défavorisées.
L’idée sous-jacente à cette approche indienne nouvelle est que traiter exactement de la même manière des personnes placées historiquement dans des situations profondément inégales a fatalement pour effet de perpétuer ces inégalités plutôt que de les corriger.
D’où l’édification progressive par l’Inde des politiques dites de « réservations », notamment dans certains secteurs clés comme l’enseignement, certains domaines économiques et commerciaux, certains emplois publics et même la représentation politique.
D’une manière générale, l’expérience indienne se caractérise par la densité des efforts déployés : statut constitutionnel protecteur, bourses scolaires et universitaires, internats, dispositifs de préparation aux concours, programmes de formation professionnelle, politiques de soutien à l’entrepreneuriat, mécanismes spécifiques d’accès au financement et investissements ciblés dans les régions où vivent les populations historiquement défavorisées, etc.
Autrement dit, la politique indienne de discrimination positive — l’une des premières de l’après-guerre — n’a pris sens que parce qu’elle s’est inscrite dans une politique beaucoup plus large d’émancipation sociale.
III. RECONNAÎTRE LES SÉQUELLES HISTORIQUES SANS ENFERMER LES CITOYENS DANS LEURS ORIGINES
Il apparaît ainsi de l’expérience indienne que la première exigence a été celle d’une reconnaissance nationale claire.
Comme l’ont fait les Indiens pour apaiser les cœurs et restreindre les conflits identitaires, voire les empêcher, la Mauritanie doit reconnaître que l’esclavage, les rapports de dépendance traditionnels, les discriminations liées à la caste et les autres mécanismes historiques d’infériorisation sociale ont produit des inégalités dont certaines conséquences demeurent encore perceptibles.
Une telle reconnaissance doit être constitutionnelle et explicite et ne sera dirigée contre aucune communauté ni ne conduira à l’établissement d’aucune culpabilité collective héréditaire. Il s’agira au contraire de déculpabiliser les générations présentes pour les pratiques du passé, et même de leur reconnaître l’insigne honneur d’avoir rompu avec les héritages néfastes et, ainsi, de renforcer les liens au sein des communautés et entre elles.
Il s’agira donc de reconnaître collectivement que certaines structures historiques ont créé des handicaps durables et que la République a la responsabilité d’aider à les surmonter. Cette approche permettra de déplacer le débat : d’une confrontation entre identités vers une politique nationale de justice et d’égalité.
IV. UNE POLITIQUE DE JUSTICE COMPENSATRICE
Pour avoir un sens et être utile, la reconnaissance officielle doit déboucher sur des politiques concrètes.
Notre pays, dans l’unité et la cohésion, devrait donc élaborer un véritable programme national de justice compensatrice, destiné prioritairement aux catégories dont les indicateurs objectifs révèlent une situation durable de marginalisation.
Une telle politique reposera sur des critères transparents : pauvreté, origine sociale historiquement discriminée, faiblesse de la scolarisation, sous-représentation dans les emplois publics ou les fonctions de responsabilité, difficultés d’accès à la propriété foncière ou au crédit, sans restreindre en aucune manière les efforts pour les autres catégories sociales traditionnelles (populations déshéritées, déclassées, masses rurales ou urbaines misérables, etc., toutes catégories sociales confondues).
Bien entendu, il conviendra surtout d’éviter que les mécanismes correcteurs ne deviennent eux-mêmes des systèmes rigides d’identification communautaire et des rentes de situation alimentant toutes formes d’opportunisme politique.
V. FAIRE DE L’ÉDUCATION LE PREMIER INSTRUMENT D’ÉMANCIPATION
L’éducation devrait constituer le premier levier.
Des mécanismes spécifiques pourraient être mis en place au bénéfice des enfants issus des milieux historiquement défavorisés : bourses renforcées, internats, écoles d’excellence, programmes de soutien scolaire, préparation aux concours, accès prioritaire aux filières scientifiques, techniques et professionnelles.
Il faudrait également intervenir très tôt dans la scolarité, car les inégalités se forment souvent avant même l’entrée à l’université. Une politique d’égalité réelle devrait ainsi commencer par l’accès à une école de qualité dans les zones rurales, les quartiers périphériques et les milieux où les taux d’abandon scolaire sont les plus élevés.
La réussite de telles politiques devrait être mesurée non seulement par les moyens mobilisés, mais par les résultats obtenus : taux de scolarisation, réussite au baccalauréat, accès aux études supérieures, insertion professionnelle et mobilité sociale.
VI. CORRIGER LES SOUS-REPRÉSENTATIONS DANS L’EMPLOI ET LES RESPONSABILITÉS PUBLIQUES
La question de la représentation dans l’administration, les entreprises publiques et les institutions de l’État mérite également d’être posée.
Lorsque des catégories importantes de la population apparaissent durablement sous-représentées dans certains secteurs, des mécanismes correcteurs temporaires peuvent être justifiés. Ils devront prendre la forme d’objectifs chiffrés, de dispositifs particuliers de préparation aux concours, de mesures préférentielles lorsque les qualifications sont équivalentes, etc.
Ces mesures doivent toutefois répondre à plusieurs conditions : transparence, durée limitée, contrôle juridictionnel, évaluation régulière et possibilité de révision. La discrimination positive ne doit pas devenir une nouvelle forme de distribution arbitraire des fonctions publiques. Elle doit rester un instrument exceptionnel destiné à restaurer l’égalité des chances.
VII. LA REPRÉSENTATION POLITIQUE
L’expérience indienne conduit également à s’interroger sur la représentation politique.
Lorsqu’une catégorie importante de citoyens reste durablement sous-représentée dans les institutions électives, il peut être légitime de réfléchir à des mécanismes correcteurs. En Mauritanie, nous en avons fait l’expérience avec le statut spécifique des femmes en matière de représentation électorale.
Cependant, le recours systématique à des sièges réservés pour les catégories historiquement discriminées serait contre-productif et présenterait, en Mauritanie, des risques inévitables de fragmentation politique.
Des solutions plus souples pourraient être envisagées : obligations de diversité dans la composition des listes électorales, incitations financières aux partis respectant certains objectifs de représentation, règles relatives à la composition des institutions consultatives, ou mécanismes permettant de corriger les sous-représentations manifestes.
L’objectif doit rester l’intégration dans une citoyenneté commune et non la constitution de représentations politiques séparées.
VIII. L’AUTONOMIE ÉCONOMIQUE : TERRE, CAPITAL ET PROPRIÉTÉ PRODUCTIVE
L’une des leçons essentielles de toute politique d’émancipation réside dans la question économique.
La liberté juridique demeure incomplète lorsque celui qui en bénéficie reste dépourvu de terre, de capital, de formation et de moyens d’accéder aux activités productives.
En Mauritanie, la politique d’émancipation doit donc accorder une importance centrale à l’accès au foncier, particulièrement dans les zones rurales. Elle devrait également développer des mécanismes de crédit préférentiel, des fonds de garantie, des programmes de formation professionnelle et entrepreneuriale et des dispositifs d’aide à la création d’entreprises au bénéfice des populations historiquement défavorisées.
La transformation sociale passe en effet moins par l’assistance permanente que par la constitution progressive d’une capacité économique autonome. L’émancipation véritable suppose que les descendants des catégories historiquement dépendantes puissent devenir propriétaires, entrepreneurs, cadres, agriculteurs modernes, professionnels qualifiés et acteurs économiques à part entière.
IX. TRANSFORMER LES REPRÉSENTATIONS SOCIALES
Les politiques publiques ne peuvent cependant agir uniquement sur les revenus et les institutions.
Les hiérarchies héritées de la naissance se reproduisent aussi à travers les mentalités, les pratiques matrimoniales, les comportements sociaux, les préjugés et certaines représentations culturelles.
Une politique nationale d’émancipation devrait donc inclure une dimension éducative et culturelle. L’école doit enseigner l’égale dignité de tous les citoyens et contribuer à déconstruire les préjugés liés à l’ascendance, à la caste, au métier ou au statut social traditionnel.
Les médias publics, les responsables religieux, les intellectuels et les organisations de la société civile ont également un rôle majeur à jouer. Il ne suffit pas que la loi interdise la discrimination : il faut progressivement rendre socialement inacceptable toute conception de la dignité humaine fondée sur la naissance.
X. ÉVITER LE DOUBLE PIÈGE DU DÉNI ET DE L’ETHNICISATION
La comparaison avec l’expérience indienne permet enfin de mieux identifier deux écueils.
Le premier est le déni : affirmer que, puisque l’esclavage est aboli et que tous les citoyens sont constitutionnellement égaux, aucune politique spécifique ne serait nécessaire. Cette position confond l’égalité juridique et l’égalité réelle.
Le second écueil est l’ethnicisation : transformer une question principalement historique, sociale et économique en question ethnique artificielle, transfigurant la réalité ethnologique du pays, pouvant déboucher sur des dérives conflictuelles de type rwandais.
La politique d’émancipation doit précisément poursuivre le but de faire progressivement perdre à l’origine sociale sa capacité de déterminer la trajectoire d’un individu, rendant réellement sans objet jusques et y compris les dénominations courantes actuelles.
XI. DES POLITIQUES TRANSITOIRES AYANT VOCATION À DISPARAÎTRE
Il convient de noter que, par définition, les politiques de discrimination positive ne peuvent en aucun cas être conçues comme des « privilèges » permanents accordés à certains groupes. Elles sont et ne peuvent être que des politiques transitoires de rétablissement de l’égalité et dont la vocation est de disparaître. Une justice compensatrice, en somme.
CONCLUSION
L’expérience indienne ne fournit certes pas à la Mauritanie un modèle à copier, mais des leçons politiques et juridiques importantes à méditer.
Une société peut reconnaître l’existence de discriminations héritées de son histoire sans renoncer à l’unité nationale. Elle peut mettre en œuvre des politiques correctrices sans transformer les groupes sociaux en communautés socio-politiques séparées. Elle peut enfin poursuivre simultanément l’égalité des citoyens et la réparation des inégalités produites par l’histoire.
La question haratine, spécialement, conserve, dans ce cadre, une importance particulière en raison de son lien direct avec l’histoire de l’esclavage et de la dépendance servile. Mais elle doit être replacée dans une problématique nationale plus large, englobant l’ensemble des catégories sociales historiquement discriminées au sein des différentes composantes de la société mauritanienne.
La perspective devrait donc être celle d’un véritable pacte national d’émancipation sociale : reconnaître les injustices héritées, corriger leurs conséquences présentes, ouvrir réellement l’accès à l’éducation, au foncier, à l’économie, aux responsabilités et à la représentation, tout en refusant de transformer les identités sociales héritées en frontières ethniques.
L’objectif ultime n’est ni de substituer une hiérarchie à une autre, ni de répartir durablement la République entre communautés. Il est de créer les conditions dans lesquelles la naissance, l’ascendance servile, la caste ou l’origine sociale cessent définitivement de déterminer la place d’un citoyen dans la société et dans l’État.
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