● Mauritanie Politique | De la discrimination positive en Mauritanie ? | Par M. Amadou Alpha Ba

Ces dernières semaines ont été marquées par des débats suscités par la signature d’un appel de leaders Haratines appelant à deux décisions majeures : la reconnaissance de l’identité aratine dans la constitution au même titre que les autres « identités reconnues ».
La discrimination positive désigne un ensemble de mesures définies comme correctives, donc temporaires visant à corriger un gap de niveau économique ou social au profit de groupes considérés comme défavorisés ou discriminés par un système né de l’histoire, de la culture, ou de la politique, pour des considérations souvent liées à l’origine, au genre, au handicap, ou au milieu social. L’objectif de la discrimination positive est d’égaliser les chances de départ, non seulement par la loi, mais par des mesures socio-économiques et culturelles correctives pour une égalité non seulement juridique et théorique, mais réelle dans tous les aspects de la vie quotidienne.
Qui donc peut bénéficier de ces mesures si leur nécessité s’avère en Mauritanie ? Les cadres Haratines en appellent d’abord à la loi fondamentale qui doit reconnaître l’identité Haratine.  Cet appel se justifie suivant la logique de la nécessité de mise en œuvre d’une politique de discrimination positive au profit de ce groupe. Car sans reconnaissance, la haratinité n’existe ni politiquement ni juridiquement pour prétendre à des mesures ciblées. Seulement, la où le bât blesse, c’est quand cet appel considère que la constitution reconnaît les autres communautés ethniques du pays. Il faut lever cette équivoque qui induit beaucoup de personnes en erreur. La constitution Mauritanienne ne reconnaît aucune communauté ethnique du pays, elle reconnaît les langues nationales, or une langue n’est pas forcément le marqueur identitaire ethnique d’un groupe donné. La constitution de 1991 révisée en 2012 puis en 2017 ne fait que distinguer les langues dites « nationales » et langue « officielle ». L’article 6 dispose : « Les langues nationales sont : l’Arabe, le Poular, le Soninké et le Wolof. L’Arabe est la langue officielle. »  Les cadres Haratines devraient le savoir plus que tout autre individu, car la reconnaissance de leur identité ethnique particulière par la constitution ne modifierait en rien leur identité linguistique arabe. Les Hutus et les Tutsis du Rwanda parlent la même langue, mais sont d’identités ethniques différentes. Les Bambaras du Mali, les Malinkés de Guinée, et les Socés du Sénégal parlent la même langue mais se considèrent d’ethnies différentes. Il y a des exemples similaires à foison dans le monde. Le fait est que la langue n’est pas le seul marqueur identitaire d’une ethnie. Une ethnie peut être identifiée, par son origine, par sa culture, par son histoire, par son organisation sociale et sociétale, par son économie, par sa géographie (son lieu d’habitat), etc. Le refus de la reconnaissance des identités ethniques dans les textes de lois est une politique héritée de la conception française jacobine de la citoyenneté. Or, cette conception crée aujourd’hui beaucoup de problèmes à la politique de lutte contre les discriminations et à la politique de discrimination positive à la française. En effet, comment mesurer le degré d’atteinte d’une politique ou son efficacité si on ne peut pas quantifier le public ciblé ne serait-ce que pour des nécessités statistiques ? Et si on appliquait la discrimination positive au profit des Haratines, comment pourrait-on mesurer son taux d’efficacité ou d’inefficacité si juridiquement et statistiquement les Haratines n’existent pas ?
La discrimination positive est une politique de correction des inégalités largement utilisée dans le monde à des degrés divers selon les pays. Certains pays tels que les USA, l’Inde, l’Afrique du Sud ou la France sont les plus médiatisés et plus étudiés en raison de l’ampleur de leurs politiques respectives, mais surtout en raison des différences d’approche de leurs modèles qui permettent des études comparatives très instructives. Le modèle pionnier étant celui de l’Inde introduit dans la constitution du pays depuis 1950. Il vise à briser le système des castes et son corollaire les inégalités de naissance, inégalités renforcées par une politique coloniale faite de racisme et de discrimination au détriment des castes dites inférieures. Le modèle indien cible principalement les Dalits (appelés aussi les intouchables) et les autres castes marginalisées. L’Affirmative Action des Etats-Unis est né de la lutte pour les droits civiques des années 1960. Si on ne peut pas parler de système de castes aux USA comme en Inde, la politique de discrimination positive à l’américaine que certains qualifient d’ethno-raciale, a ses racines dans la lutte contre les inégalités nées de l’histoire esclavagiste du pays et de la marginalisation de certaines communautés ethniques du pays tels que les Hispaniques et les indiens. Les Afro-américains, descendants d’esclaves, et les communautés Hispaniques sont les principaux bénéficiaires de cette politique. En Afrique du Sud, le Black Economic Empowerment de 1994, vise à faire entrer la majorité noire dans l’économie formelle qui était confisquée par la minorité blanche du fait de dizaines d’années d’apartheid. Si ces trois exemples ont ciblé soit des groupes ethniques soit des castes, la France jacobine a pris un tout autre chemin. C’est le modèle socio-territorial. Interdisant les critères fondés sur la religion ou la race, la France a opté pour des critères socio-géographiques et de genre en ciblant des quartiers dits prioritaires sans mention d’identités ethniques, et instaurant un quota pour la représentativité des femmes dans les instances de décision des entreprises (tels que les conseils d’administrations) et dans la politique. Tous ces systèmes de discrimination positive ont à un niveau ou à un autre utilisé le système de réservation par quotas au profit des groupes ciblés. Mais, en fonction des modèles et des pratiques, les points forts et les points faibles variant d’un modèle à l’autre ont fait que des mesures correctives sont souvent prises par les autorités politiques (Inde, France) ou judiciaires (USA) pour ajuster ou supprimer certaines mesures.
Et la Mauritanie dans tout cela ? Elle a sa discrimination positive. Comme à notre habitude, nos modèles juridiques et politiques sont inspirés de la France. La Mauritanie a créé sont système socio-géographique en instaurant ce qu’on a jadis appelé le Triangle de la Pauvreté rebaptisé Triangle de l’Espoir au début des années 2000. Elle est à cheval sur les régions du Gorgol, du Brakna, de l’Assaba et du Tagant. Les sommets de ce triangle sont délimités par les villes d’Aleg, de Mbout, et de Kiffa. C’est une zone caractérisée par son enclavement, son sous-équipement en service sociaux de base, et sa dépendance presque exclusivement agricole très vulnérable aux sécheresses récurrentes dans le pays. Dans les années 2000, des projets spécifiques y ont étés déployés : désenclavement routier, projets d’adduction d’eau, infrastructures scolaires et de santé. La Mauritanie a aussi pris des mesures de discrimination positive en faveur de la représentativité des femmes dans les instances politiques et administratives du pays par un système de quotas légaux qui repose sur une loi organique de 2006, renforcée par les réformes électorales de 2012 et 2022. 
Ce survol de la situation internationale et nationale en matière de discrimination positive nous permet de soutenir que la situation en Mauritanie a plusieurs similitudes dans le monde et qu’elle peut s’inspirer des modèles extérieurs et de sa propre expérience en la matière pour développer son propre modèle adapté à ses réalités tout en tenant compte des forces et des faiblesses des expériences des autres. Mais, à part ses propres modèles expérimentés dans la représentativité des femmes et dans le Triangle de l’Espoir, la Mauritanie devrait-elle se limiter à une discrimination positive au profit des Haratines comme le suggère l’appel de cadres de cette communauté ? Si une discrimination positive au profit des Haratines devrait voir le jour en Mauritanie, elle serait plus proche des situations aux Usa et en Inde, deux pays héritiers de traditions esclavagistes ou de castes comme en Mauritanie. Aux Usa et en Inde, les groupes les plus vulnérables étaient pour l’un les afro-américains issus de siècles d’esclavage comme les Haratines, et pour l’autre les Intouchables issus d’une tradition féodale dans une société hiérarchisée par le système de castes. Mais aux Usa, l’Affirmative Action n’a pas bénéficié qu’aux Afro-américains, mais aussi aux autres minorités discriminés tels que les Hispaniques. En Inde, dès le début, les castes intermédiaires ont été introduites dans les politiques de quotas, et plus tard, des mesures correctives ont aussi profité aux pauvres des castes dites supérieures. Si en Mauritanie la situation des Haratines est préoccupante, elle ne l’est pas plus que celle des autres descendants d’esclaves des autres communautés ethniques du pays. Les Maccube chez les haalpulaars, les Komé chez les Soninkés, les Jamm chez les Wolofs sont tout aussi discriminés que les Haratines voire plus dans certains domaines. Dans le domaine politique et dans la haute administration, les Haratines sont beaucoup plus représentés et beaucoup plus visibles que les descendants d’esclaves Haalpulaars, Soninkés ou Wolofs, qui sont quasiment absents des instances de décision du pays. Malgré l’absence de statistiques, ce fait est une constante visible héritée des traditions féodales et des politiques discriminatoires depuis la colonisation. N’est-ce pas le colon qui avait créé l’école des fils de chefs qui formait les élites du pouvoir ? Ecole qui était de fait réservée aux castes dites supérieures. N’est-ce pas notre pratique politique qui favorise les chefs de tribus et les soi-disant grandes familles ? La relative récente politique de libération des Haratines du joug de l’esclavage et sa visibilité due à ses propres caractéristiques et à son importance numérique, ne doivent pas nous conduire à l’aveuglement sur les souffrances des autres castes dites inférieures dans nos autres communautés nationales.
L’Afrique du Sud, par sa politique du Black Empowerment, a pris des mesures correctives en faveur des Noirs victimes de l’Apartheid. Ces mesures ont surtout ciblé la représentativité des noirs dans la direction des entreprises et la répartition des terres qui étaient majoritairement détenus par la minorité blanche. En Mauritanie, les Noirs, depuis les indépendances, sont victimes d’une politique ségrégationniste qui ne dit pas son nom, mais qui les exclut systématiquement de la possession de grandes entreprises. Malgré les tentatives, aucun noir ne possède une banque, aucun noir ne possède une radio ou une télévision privée, aucun noir ne possède une usine. Les postes de souveraineté dans l’administration sont à plus de 90% détenus par les maures. Depuis la réforme foncière de 1983, beaucoup de noirs ont été dépossédés de leurs terres de cultures au profit de l’agro-business maure ou international. Le point culminant de cette politique a été la tentative de génocide de 1989 à 1991 qui a vu des milliers de fonctionnaires noirs essentiellement haalpulaars radiés de leurs postes, des milliers de noirs radiés des forces de défense et de sécurité, et des centaines d’entre eux exécutés sans aucun procès. Des dizaines de milliers d’autres populations rurales et citadines déportées vers le Sénégal et le Mali, des villages entiers rasés ou occupés par d’autres populations maures. Tous les fonctionnaires assassinés, radiés ou déportés, n’ont été remplacés que par des maures et des Haratines. Si cette situation n’est pas comparable à l’Apartheid vécu par les sud-africains, elle a créé un profond fossé dans la représentativité de nos communautés, fossé qui n’a profité qu’aux communautés maures, bidhanes et haratines compris. Cette situation nécessite des mesures correctives. Des terres et des villages haalpulaars sont encore occupés par des populations Haratines. Les forces armées et les forces de police ne recrutent presque depuis les années de braises que dans les communautés Haratines et Bidhanes. Les autres communautés y étant presque systématiquement exclues. Les mesures de réintégration prises sous le régime de Aziz n’ont été que théoriques dans la plus part des cas. Après une indemnisation de misère, les concernés ne recevaient dans la plupart des cas aucune affectation de service. Ils continuaient ainsi à végéter dans la nature si on ne les avait pas mis à la retraite anticipée.
La Mauritanie doit oser. La Mauritanie doit prendre le taureau par les cornes. Une discrimination positive n’est pas une politique à vie. C’est une mesure provisoire de correction des inégalités de chance. La justice américaine a jugé que la discrimination positive pour l’entrée à l’université, qui était en vigueur depuis des décennies n’était plus nécessaire et l’a arrêtée depuis 2023. Notre discrimination positive doit prendre en compte toutes nos réalités socioculturelles et toutes nos préoccupations à l’origine de nos inégalités structurelles. En un mot, notre discrimination positive ne doit pas être elle-même discriminatoire à l’instar de la majorité des politiques qui l’ont précédée depuis notre indépendance. Elle ne doit pas se limiter à des mesures juridiques qui ne sont en fait que des vœux pieux. Des actes concrets en matière de politique économique, en matière de politique sociale, en matière de recrutement, et aussi en matière d’éducation des consciences doivent être posés. Nos systèmes féodaux faits de tribus et de castes doivent être remis en cause par l’éducation dans les écoles et par l’éducation populaire. La promotion des castes dites inférieures doit être une de nos préoccupations fondamentales. Notre survit ne dépend que de notre capacité à affronter nos défis, il y va de l’existence de notre pays dans l’unité.

Amadou Alpha BA