● CE MANDAT DE TROP QUI VOUS TENTE | Par PAR FELWINE SARR


EXCLUSIF SENEPLUS – Le fait même d’entretenir le clair-obscur est un aveu. La dérive autoritaire commence quand le prince peut faire dire au signe linguistique ce qu’il veut. L’esquif Sénégal ressemble à une barque qui a perdu son cap

Le président de la République en décembre 2019, à la question de savoir s’il allait se présenter ou pas pour un troisième mandat avait répondu par un ni oui ni non. Lors de son adresse à la nation du 31 décembre 2022, il n’a pas évoqué la question. Cependant, tous les actes qu’il a posés depuis indiquent qu’il se prépare à y aller (Lu Defu Waxu). Ne lui faisons pas de procès d’intention diront certains, pour l’heure il n’a rien dit de définitif. À une question dont la seule réponse possible est non, puisque la Constitution est claire sur ce point ; le fait même d’entretenir le clair-obscur est un aveu, au moins d’une tentation ou de l’évaluation des chances de réussite d’une telle entreprise. Par cette seule attitude de maintien du flou sur une question qui engage le destin de la collectivité entière, le contrat avec la nation noué en 2012 lors de sa prestation de serment, et renoué en 2016 à l’issue du referendum sur la Constitution est d’ores et déjà cisaillé.

Cette non-réponse a pour effet de prendre le peuple sénégalais en otage et de le maintenir dans l’expectative, pendant que ses partisans occupent l’espace médiatique et comme en 2012, tentent de nous faire comprendre que les mots n’ont plus le sens qui est le leur. La dérive autoritaire commence quand le prince peut faire dire au signe linguistique ce qu’il veut. Quand « Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs », ne signifie plus, « Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs ». Et c’est à cette opération de brouillage de sens que se livre le camp présidentiel. Car ici peu importe la durée du mandat, c’est la consécution de ces derniers qui est limitée à deux. C’était le sens de notre combat en 2012 contre le troisième mandat de Wade. Établir un rythme d’alternance inscrit dans le marbre de la Constitution qui assure une respiration démocratique, un renouvellement des élites gouvernantes, l’alternance des projets de sociétés et la transmission pacifique du pouvoir.

Quel recul, si nous nous retrouvions en 2024 dans la même situation qu’en 2012 ! Tout ceci pour cela ! Le procédé, nous le connaissons hélas, Wade l’avait déjà expérimenté. Nommer des juges acquis à sa cause au Conseil constitutionnel, lâcher ses propagandistes dans les médias et ses juristes qui tentent par une sophistique juridiciste (avec cette idée que le droit constitutionnel est complexe et ésotérique), de rendre acceptable une lecture de l’article 27 de la Constitution qui sémantiquement, éthiquement, politiquement, juridiquement ne l’est pas et fouler ainsi au sol le texte fondamental qui nous lie et qui fixe les règles qui gouvernent notre vivre-ensemble. Un seul individu, fut-il président de la République, ne peut confisquer un pouvoir que le peuple sénégalais lui a confié dans des termes qui étaient ceux d’un refus d’une dévolution monarchique du pouvoir, d’un troisième mandat et d’un désir de justice sociale et de redevabilité. La conséquence ultime d’un tel acte est de désacraliser la Constitution dans l’inconscient collectif. Toute communauté pour faire d’un tas un tout, se fonde sur des règles qu’elle met au-dessus d’elle-même, au-dessus des ambitions partisanes et des intérêts privés afin de garantir la poursuite de l’intérêt général. La Constitution reflète les règles qui fondent notre communauté politique et in fine, le peuple est le suprême constituant. Dire à ce dernier « cher peuple tu n’as pas compris ce que tu veux, nous les maîtres de la science constitutionnelle avons compris mieux que toi que Nul ne peut, ne signifie pas dans ce cas précis, Nul ne peut », en plus de ne pas faire cas de l’intelligence collective des Sénégalais quant au sens de leur histoire politique, relève d’un hold-up de notre volonté collective. Ce que le peuple veut (au moins sur cette question), il l’a exprimé clairement en 2012 dans la rue et dans les urnes.

M. le président de la République,

L’esquif Sénégal ressemble à une barque qui a perdu son cap et qui erre dans la brume. Un bateau en déréliction voguant dans des eaux troubles et s’apprêtant à affronter des tempêtes à venir. C’est un paquebot qui a perdu de sa superbe, dont le capitaine semble ne plus voir les nuages qui s’amoncellent, habité par le rêve (que légitimement on vous prête) de briguer un troisième mandat et peu importe si cette tentative nous plonge dans l’instabilité. Peu importe les 10 morts que ce combat pour la respiration démocratique et l’alternance au pouvoir nous ont coûté en 2012 ; peu importe si vous avez vous-même répété à plusieurs reprises urbi et orbi, que vous aviez verrouillé la Constitution ; que le mandat que les Sénégalais vous avaient confié en 2019 était votre second et dernier mandat. Peu importe que la région sahélienne soit instable et que l’ilot que le Sénégal constitue ne puisse s’offrir le luxe d’ouvrir la boîte de pandore. Les raisons sont nombreuses pour éviter que ce désir de briguer le mandat de trop, ne nous embarque collectivement dans une aventure des plus hasardeuses.

Nous assistons médusés ces derniers temps à un détricotage systématique de nos acquis sociétaux et démocratiques. Des digues qui cèdent les unes après les autres. Une montée inexorable des eaux. François Mancabou mort dans les locaux de la police nationale. Deux gendarmes, le sergent Fulbert Sambou et l’Adjudant-chef Didier Badji qui disparaissent dans des circonstances troubles, dont le premier retrouvé mort, visiblement noyé, et le second dont nous sommes sans nouvelles. Des caricaturistes (Papito Kara) détournant des unes de journaux sur internet, emprisonnés, certains pour avoir liké des post avec des smileys. Pape Alé Niang, un journaliste emprisonné pour avoir effectué son travail (informer) et faisant l’objet d’un acharnement judiciaire. Une grande muette qui ne l’est plus et qui laisse fuiter des dossiers sensibles, afin que nul n’en ignore. Des jeunes que l’on interpelle lors de manifestations et à qui l’on demande leur patronyme ; et quand ceux-ci sont à consonance casamançaise, on les arrête et les embarque dans le panier à salade, direction la garde à vue. Un militant de l’APR qui appelle à défendre le troisième mandat avec des machettes, un député qui promet de marcher sur nos cadavres pour la réélection de son champion en 2024. Des citoyennes et citoyens que l’on intimide pour délit d’opinion et que l’on fait passer par la case prison, à chacun son tour, comme pour un tourne-manège. Après les émeutes de mars 2021, 14 personnes sont mortes, certaines tuées à bout portant (une des scènes a été filmée) ; aucune enquête ouverte, aucun procès, aucune responsabilité située jusqu’à ce jour. Une douleur des familles compensée à coups de liasses de CFA, que celles-ci acceptent faute de mieux en s’en remettant à Dieu et à la fatalité du destin. Une dégradation des mœurs politiques rarement vue dans ce pays. Une Assemblée nationale devenue une foire d’empoigne et une arène de chiffonniers. On s’y insulte copieusement, on y frappe une femme députée et pire certains trouvent le moyen de justifier l’injustifiable, et par ce fait même, l’abject patriarcat qui gangrène notre société. Des députés, à l’exception de quelques-uns, qui ne sont pas à la hauteur de l’exigence du débat républicain qui leur a été confié par un peuple, qui en votant aux dernières élections législatives comme il l’a fait, a souhaité équilibrer la parole et le pouvoir à l’Assemblée nationale et voir ses préoccupations fondamentales sereinement relayées et débattues. Au lieu de cela, nous assistons dans ce lieu et dans l’espace public à une dégradation générale de la parole devenue violente et ordurière.

Nous assistons incrédules à l’érosion de ce qui a fait de notre pays une nation qui a su éviter les conflits ethnico-religieux, les coups d’états militaires, les guerres civiles dans une Afrique postcoloniale aux prises avec des soubresauts multiples. Ce tissu social solide, en dépit de ses vulnérabilités, est le résultat d’une lente construction collective, faite de consensus sociaux, de combats politiques, de luttes citoyennes et syndicales, d’avancées démocratiques conquises de haute lutte, de cohabitation interreligieuse et inter-ethnique préservée par une ingénierie culturelle et sociale, des valeurs partagées ; mais aussi par l’édification lente et patiente d’institutions sociales et politiques jouant leur rôle. C’est de l’une de ces institutions – pierre angulaire, la Constitution, dont vous êtes le gardien et le garant.

M. le président de la République,

Vos prédécesseurs ont chacun à sa manière, en dépit des limites de leurs mandatures (et du forcing avorté de Wade), contribué à renforcer la démocratie sénégalaise en apportant leur pierre au difficile édifice. La vôtre, á ce moment de notre histoire politique, est de poser un acte qui contribuera à faire de notre nation de manière irréversible une démocratie majeure, qui a définitivement résolu la question de la transmission pacifique du pouvoir, et celle d’une alternance inscrite dans ses textes et surtout dans ses pratiques et ses traditions. Afin qu’enfin les élections deviennent des moments de débat sur le destin de la nation et plus ceux de nuages gros de risques, planant au-dessus de nos têtes.

Lorsqu’il y aura des manifestations et des troubles contre un troisième mandat – et il est à prévoir qu’il y en ait si vous vous présentez – car il n’y a aucune raison pour que le peuple sénégalais accepte en 2024 ce qu’il avait refusé en 2012 (souvenez-vous que c’est ce refus du troisième mandat que souhaitait Wade qui vous a porté au pouvoir en 2012) ; et que des vies humaines seront perdues, car vous avez surarmé la police et la gendarmerie. Vous en porterez la responsabilité. Nous attendons de vous que vous annonciez qu’après avoir été élu deux fois à la tête du Sénégal ; que vous ne vous porterez pas candidat une troisième fois à l’élection présidentielle ; et que ce faisant, vous respectiez votre serment, que vous rendiez au Sénégalais.e.s l’honneur qu’ils vous ont fait en vous confiant leur destin durant deux mandats, et que vous consolidiez et préserviez notre démocratie.

©️ via https://www.seneplus.com/opinions/ce-mandat-de-trop-qui-vous-tente

● LE PASSIF HUMANITAIRE… et NOUS | Par Mohamed Vall O. Bellal

Mohamed Vall Bellal, diplomate, ancien ministre, ancien Président de la CENI
Je souhaite dans ce posting provoquer un débat tranquille sur le passif humanitaire. Je n’ai nullement la prétention de suggérer des solutions, ni même des pistes de solution; mon objectif est tout simplement d’introduire une discussion franche et apaisée, en espérant provoquer une nouvelle initiative à propos dudit dossier.
LE PASSIF HUMANITAIRE… et NOUS
Tout au long de notre histoire nous avons connu des hauts et des bas, et traversé de dures épreuves.
Il y eut des moments où la grandeur d’âme, la lucidité, le discernement et la bonté de cœur de nos pères et grands-pères ont manqué à nos gouvernants.
Il y eut des moments où notre pays n’a pas été fidèle à son Histoire et à ses valeurs; des moments où il a manqué à lui-même, à ce qu’il veut être, à ce qu’il doit être.
Ces manquements nous ont occasionné des revers, parfois graves, et des ratés de parcours.
Nous avons connu: torture, séquestration, emprisonnement arbitraire, exécution extrajudiciaire, parodie de procès,
etc. Aucune couche ou composante de notre peuple n’a vraiment été épargnée: les élèves, les étudiants, les ouvriers, les politiques et syndicalistes, et même les militaires dans leurs casernes.
Mais dans ce registre, les événements de 89-91 sont sûrement les plus lourds, les plus poignants et les plus critiques! Il n’y a aucun mot pour décrire la douleur et la souffrance qu’ils ont causées à notre peuple dans toutes ses composantes. Quelle que soit la perception que l’on a de ces événements – répression ethnique ciblée et disproportionnée pour certains, opérations de maintien de l’ordre dans les casernes pour d’autres – leur douleur est ressentie par TOUS! Ils ont touché en profondeur l’âme et l’esprit du peuple tout entier. Tout le monde ressent la même tristesse et la même douleur, et réclame des solutions idoines à ce problème douloureux.
Trois décennies se sont écoulées, et ces événements continuent de nous accabler. Plus que tout, ils ne cessent de nous faire tourner en rond, d’empoisonner l’atmosphère et d’altérer l’unité.
Mais que faire ? Les préjudices du passé sont-ils réparables ? Faut-il criminaliser le passé et le juger ? Si oui, comment, et par quelle voie? Quel sens donner à la justice transitionnelle ? Nous nous posons ces questions, autant que le monde entier se les pose. Elles font l’actualité dans tous les instituts de recherche, et traduisent une prise de conscience mondiale du poids de l’histoire, de la nécessité de « réparer » ses dégâts, et de construire une nouvelle relation avec le passé. En posant ces questions, l’objectif visé est beaucoup plus de “réparer” le présent, plutôt que “d’incriminer” l’histoire.
Nous ne pouvons ni rectifier ni réformer le passé avec ses lots de violence et d’injustice, mais nous pouvons et nous devons «soigner» et « guérir » le présent, et réformer les relations actuelles entre les individus et les composantes de la société.
Dans ce domaine, le monde est entré dans une nouvelle phase avec l’apparition, à la fin des années 90, des « Commissions Vérité ou Équité et Réconciliation » dans plus de 30 pays, notamment en Afrique du Sud, au Maroc, au Rwanda, etc…Avec ces commissions, la “justice pénale” cède le pas à la «justice transitionnelle», dont le but n’est plus de “sanctionner” le passé, mais “d’apaiser les tensions, de vider les poches de douleur et d’amertume, et d’empêcher que le passé ne se reproduise” (Antoine Garapon). Cette nouvelle approche fait de la «réconciliation» son cheval de bataille pour atteindre l’objectif visé, à savoir: faire la paix et reconstruire une société politique apaisée.
Mais aujourd’hui, le monde a tendance à dépasser l’idée de «transition» pour aller directement vers la « réparation ». L’objectif n’est plus seulement “d’apaiser”, mais de « réparer” les torts et les dommages hérités du passé. Cette réparation, pour citer le même auteur, prend généralement 3 formes: symbolique, matérielle et politique.

La réparation symbolique vise à transcender les événements historiques par des initiatives et des gestes qui expriment le regret et l’engagement de ne plus répéter ce qui s’est passé.
La réparation matérielle appelle à une compensation financière destinée à réparer les dommages causés.
La réparation politique se traduit par la recherche des moyens concrets et pratiques pour éliminer les effets des préjudices passés qui continuent d’affliger la société.
En la matière, le droit pénal n’est plus la référence, et la sanction n’est plus l’objectif visé. L’on se tourne désormais vers le “civil” dans l’unique but de réparer les préjudices du passé en compensant les dommages y afférents.
En revenant au cas spécifique de notre pays et au traitement du “passif humanitaire”, force est de noter que l’État a posé des gestes symboliques forts depuis 2007, matérialisés par la reconnaissance officielle par le Président de la République des souffrances infligées aux victimes des événements en cause. Dans son discours historique du 27 juin 2007, il a exprimé les regrets et les remords de la République et du peuple tout entier. Ce fut ensuite le retour de la première vague de réfugiés, le 8 janvier 2008, et le début de leur réintégration sous l’égide de l’ANAIR. Puis, le 25 mars 2009 intervient à Kaëdi un autre geste symbolique fort: le gouvernement organise en présence du président de la République, une «prière, dite prière de l’Absent» à la mémoire des disparus. Enfin, en 2020-2021 avec le président actuel, des consultations commencent au sujet des compensations matérielles.
S’il est vrai que ces mesures sont positives; elles laissent cependant un goût d’inachevé. Nous devons les valoriser humainement et politiquement à la faveur du climat actuel d’entente et d’apaisement. Le Président Ghazouani a montré sa volonté de résoudre ce problème en l’inscrivant à l’ordre du jour du dialogue national reporté jusqu’à nouvel ordre. De par son tempérament tranquille, sa volonté d’unité, son esprit d’ouverture et de dialogue, Ghazouani est suffisamment crédible et rassurant quant à l’avenir de ce dossier. Il serait dans l’ordre normal des choses qu’il crée une “COMMISSION INSSAF et RÉCONCILIATION (CIR)” composée de personnalités qualifiées au plan moral, juridique et politique, dont la tâche principale sera d’aller vers la paix et la sérénité des cœurs, avec comme mandat:

• de faire la lumière sur ces événements de manière constructive, responsable et objective.
• de rechercher et de trouver les moyens de nature à réparer les dommages psychiques et psychologiques subis par les victimes.
• de veiller à la réparation des préjudices: indemnisation, réadaptation, satisfaction et garantie de non-répétition.
• de (re)prendre le processus de concertation et de dialogue avec les ayants droit pour finaliser le processus de réparation financière.
• de suivre et d’assurer la réintégration dans la fonction publique des anciens fonctionnaires, et leur régularisation administrative ou professionnelle, etc.
Une telle approche est de nature à créer un nouveau pacte national de fraternité et d’unité entre les mauritaniens, et une base de réconciliation entre eux et l’État.
• Enfin, je sais que ces propos seront tournés en dérision par une opinion généralement peu encline à l’action, la modération et la mesure. L’on criera à l’aventure, à l’utopie, au risque de remuer le couteau dans la plaie, de raviver des douleurs enfouies, ou de susciter une guerre des mémoires.
Ce n’est pas totalement faux, mais la rupture est là. De 1992 à 2019 (inclus), toutes les élections qui se sont déroulées ont montré que les populations de « Ghabou » à « N’diagou » en passant par les communes rurales, les départements et les capitales régionales, jusqu’aux faubourgs et médinas de Nouakchott et Nouadhibou ont invariablement voté en majorité contre le candidat du pouvoir. Ce message des urnes, sans cesse réitéré depuis 30 ans, est éloquent, clair et précis. Il invite à RÉPARER, RÉCONCILIER, UNIR!

Mohamed Vall O. Bellal
le 31-12-20224

©️ via https://initiativesnews.com/index.php/2022/12/31/libre-opinion-le-passif-humanitaire-et-nous/

● Ma rencontre avec Hampâté Bâ | Par Mouhamadou Sy dit Pullo Gaynaako

J’avais treize ans en ce matin d’un printemps veillissant. Le collège était une toute nouvelle étape que j’entamais avec un enthousiasme débordant. Le nom d’Amadou Hampâté Bâ ne constituait alors qu’une réalité lointaine éparpillée dans mon jeune esprit. Une ombre intermittente qui planait au gré des discussions savantes des aînés du village, des citations furtives glanées ça-et-là à l’écoute des vieilles cassettes ou à la lecture de quelques débris de textes que le hasard faisait tomber sur ma main. Rien de tel à en constituer une idée cohérente. Mais n’était-ce pas là une envie naïve de l’esprit de vouloir tout figer, y compris la représentation d’un homme de cette dimension ? Je ne tarderai plus à faire plus ample connaissance de ce personnage, de cet auteur, et à y découvrir un maître que je ne quitterai plus.
Il y avait de cela deux ans, mois pour mois, que mon père venait de disparaître. C’était mon interlocuteur par excellence. Mon groupe d’âge qui peinait à me `décoller’ de lui et me faire sortir (pour jouer, s’amuser ou juste à l’occasion des grandes fêtes) se consolait, dans un ton désespéré mais pas moins vindicatif, en tenant ces propos à mon égard : « Laissez-le, il est du groupe d’âge de son père !». Le mardi 11 décembre 2001 fera retentir dans mon for intérieur le bruit assourdissant d’un vide amer, mon « groupe » devait s’évaporer laissant derrière lui le son sans écho que pousse un enfant jeté dans le puits sans fond de l’inconnu. Nous étions tous les deux malades depuis deux bonnes semaines. Il m’était impossible de ne pas sentir quelque chose d’inédit se profilait ; mais me l’avouer était impensable. Aux confins de ce mois de ramadan, à la lisière de cette journée ombrageuse de l’hiver naissant, l’inévitable allait survenir… Comme les jours précédents, la coupure du jeun ne se fut que dans la détresse ambiante. Un peu plus tard, la voix de Baaba Aamadu appela les fidèles à la prière du Nâfila. Tout le monde sortit pour l’accomplir dehors, nous laissant ainsi en tête à tête dans la véranda, allongés sur deux matelas positionnés en équerre, et affaiblis par deux semaines de souffrance. Ce que les langues n’avaient point la force de dire, les yeux l’exprimaient à travers la lumière pourvue par la lampe à pétrole qui éclairait la pièce. Nos oreilles, quant à elles, étaient livrées à la voix impérieuse du muezzin, Baaba Aamadu, qui traduisait fidèlement les ordres de l’imam à l’attention des « suiveurs des maisons » comme ma mère, mes frères et sœurs qui ne nous quittaient plus que de quelques mètres.
Seuls dans la pièce, mon père me fixa longuement. Je ne me sentis pas devoir me limiter à ce que les conventions de politesse me permettaient, je le fixai également. Nos quatre yeux ne se quittaient plus. Comme si nous nous livrions, nous aussi, à un rituel qui nous était propre. Les injonctions du muezzin semblaient cadencer cette entrevue insolite. Mais il m’échappait encore qu’il s’agissait là des battements d’un lugubre compte à rebours. Les raka’as tombaient par deux. Baaba Aamadu les clôturait par la formule de salutation, aussitôt on entendait les braves fidèles se relevaient pour entamer la marche suivante. Vint la dernière raka’a, à peine Baaba Aamadu donnait la formule libératrice, je vis mon père toussoter et soudain, son visage jusque-là calme, poussa un appel. Il appelait ma mère qui finissait juste sa prière. Celle-ci se précipita dans la pièce et vint lui toucher le front. Au même moment, il rendit l’âme. Sa vie s’arrêtait là. La mienne restait en suspens, elle le restera bien après ma maladie. Un vieillard qui meurt c’est un orphelin qui bascule…

C’est ainsi deux ans après cet évènement capital de ma vie que je ferai connaissance avec Hampâté.
J’étais en cours d’histoire au collège-lycée de Kaédi que je venais d’intégrer les semaines précédentes. Était-ce un compliment ou une ironie ? Je ne m’en rappelle plus. Mais toujours est-il que notre professeur sortit ce vers qui m’était encore inconnu : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Il nous livra le nom de l’auteur et celui de la pièce en précisant qu’il était possible de se la procurer à la bibliothèque du lycée. Je n’avais pas encore visité la bibliothèque. Il fallait en effet tout expliquer à ces « villageois », terme dont usaient les « citadins » pour se moquer gentiment de nous autres non Kaédiens ! À la pause suivante, je demandai le chemin du temple des livres pour aller trouver Le Cid, demeure de ce vers d’une beauté intrigante. J’arrivai à l’entrée, deux hommes se tenaient à l’accueil positionné à ma droite. Je leur fis connaître l’objet de ma recherche. « Ah Corneille, c’est la lettre C, c’est juste devant toi » me dirent-ils en m’indiquant les étagères auxquelles je faisais face. J’avançai doucement. Devant l’abondance des livres, mes yeux faisaient multiplier mes cibles. Soudain, un nom absorba tout mon regard éparpillé et m’entraîna vers lui comme par une force mystérieuse. J’avais devant moi, dans la section B, un alignement de livres signés par cette existence quelque peu fantômatique dont la représentation, jusque-là insaisissable, vint coloniser tout mon esprit. J’oubliai ainsi Corneille et Le Cid, je me mis à feuilleter Petit Bodiel et Kaydara. Je rentrerai ce jour avec Kaydara, après avoir sincèrement remercié la personne qui décida de placer les lettres B et C côte-à-côte dans l’alphabet ! Quant à la pièce de Corneille, elle devra attendre comme elle a déjà su le faire depuis des siècles.
À partir de ce moment, je retrouvai un autre type d’équilibre au contact de Hampâté : je ne faisais pas que lire ses œuvres, je vivais avec. Sans le savoir, je me construisais et surtout me reconstruisais dans le souffle qu’il m’avait généreusement offert. Il n’était donc pas question, et il ne l’est toujours pas, de finir un livre de Hampâté ; cela n’a aucun sens chez moi. Je le lis à volonté. Je peux réciter des passages de Kaydara, de petit Bodiel et de Njeddo Dewal, tellement ces œuvres m’ont imprégné, les ayant laissé m’adopter depuis l’enfance. Mais en les relisant, je me sens comme un nouvel aventurier dans les merveilles d’un monde qui se dévoile dans tous ses effets, les plus surprenants et chargés de sens, le long des pages et dans chaque coin de phrase. C’est pour moi un lieu d’écoute et de parole, un interlocuteur retrouvé. Je découvrirai dans la foulée ses mémoires. D’autres textes initiatiques me seront disponibles plus tard. Mais comme les autres, ceux-ci viennent avec le même effet, j’en suis boulimique. Réfléchir sur l’œuvre de celui qui est devenu un maître universel pour moi devint une activité chronique et une source intarissable d’inspiration. Il fut et reste ma bouée de sauvetage, mon retranchement, un lien renoué avec « mon Groupe ».

Mouhamadou Sy dit Pullo Gaynaako
27 décembre 2022

● Le Grand Entretien du Blog (GEB) | Avec le vice-président d’Armepes-Ganbanaxu Fedde, monsieur Samba Fofana.

À l’occasion de la journée internationale pour l’abolition de l’esclavage (2 décembre 2022), la rubrique Le Grand Entretien de notre Blog revient avec une interview accordée par monsieur Fofana Samba. Juriste et militant droit-de-lhommiste mauritanien vivant en France, il est parmi les porteurs pionniers de l’engagement abolitionniste et pour des réformes sociales dans la communauté sooninké. Il est actuellement le premier vice-président de l’association Armepes-France (Association des Ressortissants Mauritaniens pour l’Eradication de l’Esclavage et ses Séquelles). Pour rappel l’association Armepes-France est à l’initiative de la mouvance anti-esclavagiste transnationale Ganbanaaxu Fedde via en premier lieu son forum WhatsApp de sensibilisation créé le 5 octobre 2016 par monsieur Gaye Traoré, l’actuel président d’Armepes-france.

Nos vifs remerciements à lui pour sa disponibilité et l’intérêt accordé à notre sollicitation.

Ci-dessous ses éléments de réponse à nos 4 questions soumises :

Question 1 : Bonjour Monsieur Fofana, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ? (Parcours personnel et de militant)

Samba Fofana : Je m’appelle Fofana Samba, du village de Boully en Mauritanie . Je peux noter ici que j’ai un petit parcours académique à la faculté Économique et juridique de Nouakchott de 1998 à 2002 date de l’obtention de la maîtrise en droit privé.
S’agissant du militantisme associatif, j’ai œuvré à plusieurs associations d’abord villageoises dans le but de contribuer au développement de notre pays d’origine.
Je suis aujourd’hui vice-président de L’association des ressortissants Mauritaniens pour l’éradication des pratiques esclavagistes et leurs séquelles (ARMEPES) en France depuis janvier 2016.
Je fais partie des premières personnes à avoir posé les jalons d’une réforme sociale dans notre communauté .

Question 2 : Pouvez-vous nous édifier sur les réalités liées à l’esclavage coutumier dans la communauté soninké et l’engagement abolitionniste Ganbanaaxu Fedde ?

SF : La société soninké est fortement hiérarchisée sur la base de ce qu’on appelle communément les classes sociales ou castes. On peut affirmer ici que ce système d’organisation sociale a une forme pyramidale , au sommet on trouve les classes nobles , en deuxième position les gens qui constituent les corps de métiers et au bas de l’échelle les esclaves avec leurs démembrements aussi .
Comme toutes les sociétés la communauté soninké d’antan à en moment donné de son histoire avait besoin d’une organisation socio-politique par son propre génie afin d’assurer son existence dans la quête d’un bien être.
Mais la société soninké n’a pas su opérer les réformes nécessaires pour être en phase avec les réalités changeantes et c’est là où l’élite soninké dans son ensemble a échoué.
À mon sens le conservatisme ne devrait pas en aucun cas nous pousser vers une certaine forme d’autarcie aveugle qui nous conduira inéluctablement vers le déclin.
Pour parler de l’engagement abolitionniste Ganbanaaxu Fedde, on peut dire que ce mouvement a apporté à mon sens non seulement un éveil mais aussi une certaine prise de conscience collective pour rompre avec certaines pratiques esclavagistes .

Question 3 : Le 2 décembre de chaque année marque la journée internationale de l’abolition de l’esclavage, les séquelles du phénomène restent vivaces dans certaines zones en Afrique, selon vous quels sont les écueils qui empêchent une éradication définitive ?

SF : La date du 02 décembre 2022 nous rappelle d’abord un passé douloureux dans l’histoire de l’humanité et surtout en tant que noir africain.
Mais on peut se poser la question si l’esclavage dans ses différentes manifestations n’est pas encore d’actualité en dépit de toutes les injustices qui frappent de plein fouet les humains ?
Concernant précisément la société soninké, nous avions assisté à des difficultés pas moindres dans certaines contrées à cause de l’emprise féodale tellement présente.
Cette société a connu un passé glorieux à travers L’Empire du Gana ou le wagadou Biida, connu grâce à certains historiens Arabes .

Après la fin de la colonisation, et malgré l’avènement des indépendances , les soninkés sont toujours restés dans leur ancienne organisation où la loi n’est pas forcément une norme mais surtout c’est l’ordre coutumier qui régit les affaires de la cité soninké ou en pays soninkés.
L’une des difficultés majeures peut s’expliquer par la nature de nos Etats, quand on sait que ceux ou celles qui sont à la tête de nos institutions ont d’abord du mal pour légiférer sur la question et surtout quant à l’application des lois en vigueur pour restaurer la citoyenneté réelle.

Question 4 : Quel message avez-vous à l’endroit des militant.e.s et sympathisant.e.s de la mouvance anti-esclavagiste Ganbanaaxu Fedde, aux leaders communautaires et aux
autorités étatiques ?

SF : Le message que j’ai à l’endroit de nos leaders , militants, sympathisants, hommes comme femmes . Je les invite davantage à redoubler d’efforts car la réforme que nous portons se veut inclusive, longue , difficile et qui doit s’inscrire sur une durée.
Nous devrions nous focaliser sur certaines valeurs que je trouve cardinales voire déterminantes à mon sens pour l’accomplissement de cette cause juste : Courage, unité, solidarité et humilité.

9 décembre 2022

✍️🏿 Entretien réalisé par KS pour le BLOG

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● Du grand théâtre mauritanien | Par Ethmane Sall (Enseignant-chercheur)

Via blogs mediapart

Du grand théâtre mauritanien
Il faut crever la face de cette chaîne d’hypocrisies instinctives pour libérer les énergies, sortir des sables impassibles et déchirer le ventre du large avec une nacelle ivre qui n’obéit à aucune fixité idéologique. C’est à partir de cette rupture d’impossibles que les consciences mauritaniennes peuvent s’accorder pour jouer avec les mêmes notes et fréquenter la beauté.

La Mauritanie est bâtie avec une chaîne d’hypocrisies industrielles qui prend sa source dans les tréfonds de l’insondable estomac du sable mouvant aux dents de mandibule qui avale les voiles véliques du vent de la lune ronde du printemps.

Les gens avancent masqués dans ce pays bordé de diamants rares et de vermines nuisibles. Porter un masque et se livrer au jeu des « convenances » saugrenues, telle est la chose la mieux visitée et la mieux incarnée en Mauritanie. On trouve étrangement un sentiment de ravissement dans l’incarnation de cette chose qui couvre habilement la surface minée d’un amas de désolations mirifiques. La prosaïque réalité avilissante de ce pays n’encourage ni le rêve d’une vie nouvelle, ni le désir d’autre chose. Les Mauritaniens sont emprisonnés par eux-mêmes : sans le savoir, ils se sont installés dans des balkans striés qui les éloignent de ce qui les relie. C’est bien là le malheur !

Cette balkanisation consentie favorise des déterminations sociales liées à des identités sclérosées qui fluent de partout et qui nuisent la sociologie de « La Relation ». C’est la culture et la science qui permettront aux Mauritaniens de sortir de cette misérable ornière. Il faut une réelle volonté politique pour penser l’école mauritanienne sous un autre angle, en dehors des systèmes de pensées claniques, mafieux et mortifères. La « vie politique » (si cette expression est encore appropriée dans ce non-pays) ou la débâcle mauritanienne est le reflet de la société dans laquelle elle évolue : c’est l’immobilisme qui détone et qui gouverne les destinées des peuplades abusées, larguées à la dérive dans une obscurité infinie.

C’est à travers les allées sinueuses de cette inégale obscurité que les hommes en soutane déploient leurs manœuvres dilatoires pour empêcher toute possibilité d’action. Ainsi, lors des manifestations du 28 novembre 2022, il y eut de nombreuses arrestations arbitraires et capricieuses, de Nouakchott à Maghama en passant par Bababé et Djeol. Pour avoir exercé leur droit à la contradiction, les manifestants de ces villes ont été violentés et emprisonnés. Ces arrestations massives et abusives témoignent de la déréliction qui ronge le pouvoir de l’intérieur. Les hommes en soutane veulent préserver la médiocrité comme « modèle » de gouvernance : ne rien dire, ne rien faire, ne rien entreprendre et sortir les dents nacrées à chaque fois que les caravanes des Soucougnans de la Cour passent. C’est cette horrible misère qu’il faut abolir dans les consciences et dans les pratiques culturelles de ce pays pour concevoir le désir d’autre chose, utopie fondatrice d’un véritable imaginaire politique.

Les franges sociales de la Mauritanie sont habitées par trois complexes majeurs: le complexe d’une vanité vexée, le complexe d’une supériorité supposée et le complexe d’une inféodation intériorisée. Ces trois complexes sont symbiotiquement liés : ils se nourrissent, s’interpellent, se bousculent, s’invectivent, se toisent et s’accomplissent les uns par rapport aux autres. Il existerait même des inférences inductives et déductives entre ces complexes qui garrottent les interactions et rapports interpersonnels au sein de ce pays royalement dénudé.

Le complexe de vanité vexée est incarné par les Cornichons loufoques qui colorent (avec hypocrisie) la procession de la Cour où tout se décide d’une main ferme. Ces cornichons représentent un vil conflit affectif lié à un attachement érotique aux serpents lubriques de l’oligarchie de la Cour. Ils lui servent d’auxiliaires dans un élan servile et salace pour soutirer la babeurre de la baratte. Ils chérissent et haïssent les chaînes qu’ils se sont eux-mêmes forgées sans montrer aucune volonté de s’en défaire.

Le complexe de la supériorité supposée concerne la frange démographiquement minoritaire qui détient les lois du ciel et de la terre, les juges de la déraison et de la vésanie, les hallebardiers de l’insolence et du mépris, les apôtres de l’espérance trompée, en amont l’oligarchie farfelue de la dégénérescence. Cette frange est également aliénée et esclave et prisonnière du complexe incarné même si elle possède le pouvoir d’arrêter le temps dans ce pays accidenté.

Le complexe de l’inféodation intériorisée est représenté par le reste de la « population », emberlificoté, trompé et manipulé sans cesse, tourmenté dans le roulis du tangage infernal du pays.Ce complexe implique des ramifications sociales qui s’étagent à l’intérieur de chaque peuplade. Ainsi, chaque peuplade est caractérisée par une stratification exclusive qui établit une hiérarchie déséquilibrée par filiation. Ces ramifications odieuses et délictuelles affectent des formes diverses au sein des misérables sociologies culturelles des peuplades mauritaniennes : certaines strates sont encordées par leurs préjugés et leurs marottes existentielles ; d’autres par leurs besoins matériels et leur vouloir obscur lié aux manipulations exterminatrices des sujets actants de la hiérarchie mortifère en question.

De manière abusive et terrible, les Mauritaniens choisissent de fermer les yeux devant des réalités pestilentielles. Ils sont conscients de leur maladie, aiment leur maladie et n’ont aucune envie de se guérir de cette maladie qui leur ronge pourtant de l’intérieur, qui les enténèbre dans une ornière couverte d’une végétation charnue….Quand un malade choisit d’embrasser sa maladie, de s’accommoder avec elle, il ne peut se plaindre des conséquences qui en découlent, il ne doit surtout pas attendre la commisération des autres.

La Mauritanie est un non-pays qui se dévitalise au quotidien : l’essentiel de sa matière grise est exilé et réfugié à l’étranger. C’est l’immobilisme qui fait la loi dans ce non-pays : on encourage ni la créativité, ni l’engagement, ni l’initiative. Tout le monde s’abrite sous le parapluie de l’hypocrisie en espérant y tirer profit, tant bien que mal. Je l’avais déjà dit : ce non-pays est une addition d’hypocrisies. Il faut crever la face de cette chaîne de duplicités instinctives pour libérer les énergies, sortir des sables impassibles et déchirer le ventre du large avec une nacelle ivre qui n’obéit à aucune fixité idéologique, une nacelle qui ouvre à l’infini. C’est à partir de cette rupture d’impossibles que les consciences mauritaniennes peuvent s’accorder pour jouer avec les mêmes notes et fréquenter la beauté, hure du vivre-ensemble.

©️ Via https://blogs.mediapart.fr/ethmane-sall/blog/041222/du-grand-theatre-mauritanien

● Le fonctionnement interne de nos communautés est antinomique à l’exercice effectif d’un état de droit.

En RIM si l’Etat a un système de fonctionnement porteur d’injustices et de discriminations raciales, sociales, politiques ou administratives, il faut l’admettre qu’il a comme complicités ou témoins actifs, nos différentes communautés dans leur émanation traditionnelle. Les sous-systèmes inégalitaires qui régissent nos communautés hiérarchisées font partie de la substance qui fait l’Etat. Quand dans une localité, un maire se laisse dicter sa conduite par les humeurs d’un chef coutumier et son clan féodal, des défenseurs d’un système féodalo-réactionnaire reconnaissent ouvertement qu’ils rencontrent un gouverneur pour plaider la pérennité de ce système intra-communautaire…

Ainsi indexer les travers d’un État sans nommer sa substance principale qui le porte, c’est vriller volontairement en vain. Depuis feu Moktar Ould Daddah jusqu’aujourd’hui, chacune de nos communautés fait partie active avec l’Etat d’une manière ou d’une autre donc porte une certaine responsabilité de ce qu’on peut reprocher au système étatique ici et là. Les relais fonctionnels de l’Etat sur le terrain sont toujours les mêmes et l’expression effective de l’état de droit peine à prendre corps face à ces écueils qu’on feint d’ignorer dans nos dénonciations publiques. On n’incite pas l’individu à se « citoyenniser » par le droit, au contraire il est brimé et poussé vers plus de communautarisme et de tribalisme comme seul enclos refuge. Ainsi on le contraint à une soumission sociale par le diktat d’un régime féodal et même esclavagiste selon le schéma sociétal en place.

La qualité du Citoyen doit prévaloir sur les communautés dans leur émanation traditionnelle foncièrement inégalitaire. Pour cela, il faut un gros travail de formation en amont pour le personnel administratif, judiciaire et sécuritaire et également un suivi rigoureux sur ce qu’il fait sur le terrain auprès des populations.

La juxtaposition sociale fonctionnelle avec beaucoup de tromperie et de d’hypocrisie au sein de nos communautés fait un certain écho à ce qu’on indexe ailleurs comme la problématique de cohabitation entre communautés sur l’échelle nationale. Le féodalo-réactionnaire sooninké peut être contestataire face à un suprémaciste arabo-berbère mais peut lui concéder sournoisement l’aspect de son esclavagisme interne. C’est ainsi il y a beaucoup d’intersectionnalité dans la chose « injustices » chez nous.

✍️🏿KS pour le BLOG

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● Esprit de caste | Par Ciré Kane

Le couple dont le mariage a été annulé n’est qu’une goutte d’eau dans l’eau.

En milieu peul, c’est une pratique bien courante à tel point qu’il y a plusieurs adages incitant l’individu à rester dans sa caste : « La vache doit être comme les autres vaches », « Le lézard avec le lézard, le varan avec le varan », « La gazelle ne saute pas et son enfant passe par en dessous »…

La liste est longue. La société maure a hérité de l’esprit des castes des noirs et le cas entre cette femme chérifienne et ce garçon griot existe bel et bien chez les noirs non arabes (peuls, soninkés, wolofs…). Donc c’est un problème de castes qui touche toutes les communautés.

Il y a quelques jours je retirais symboliquement mon nom de famille des réseaux sociaux. Ça change un peu l’attitude de certains amis virtuels. On me demande un peu moins mon village, un peu plus ma famille, on ne me confond plus avec le maire de ma commune, on rentre plus rapidement dans le vif du sujet, la discussion est plus citoyenne…

Il y aura toujours avantages et inconvénients à masquer son nom pour ne pas être catalogué féodal ou susciter, par jeu, la curiosité d’un visiteur de mon espace virtuel. La tradition africaine numérisée exige de bien recevoir ces tisseurs de toiles d’araignées.

Revenons à ce couple dont le bonheur fut de très courte durée. Mon avis? ils sauront se retrouver à Marrakech ou Dakar et la naissance d’un enfant, fruit de leur amour interdit, amènera la belle-famille à mieux respecter le gendre. Ils se transformeront eux-mêmes en ses griots. Car ils connaissent la vraie histoire des iguiw. Ce sont, pour la plupart, d’anciens guerriers amazighs (berbères), redoutables, vaincus par les beni hassan. Ils furent interdits de porter des armes et obligés à chanter les gloires du vainqueur. Avant l’ultime défaite militaire, la bataille de trop, ils étaient libres comme le vent et n’étaient pas des laudateurs. L’histoire de leur peuple brille et scintille. Oui, donner mon avis sur cette affaire n’était qu’un prétexte pour faire le griot de ces griots anciens généraux, conquérants de Marrakech et de l’Andalousie.

Dans l’immédiat, les lois de l’islam concernant les droits de la femme devraient fondre devant le droit international vu que le pays a ratifié pas mal de conventions et de traités très favorables à la femme. Mais il y a un pouvoir religieux qui tente de durcir la charia même quand elle est incompatible avec le droit international.

Comment tolérer qu’ au 3ème millénaire des femmes aient des tuteurs, dont l’absence peut annuler un mariage? C’est, parait-il, le faux alibi pour empêcher la dame de vivre avec l’homme de sa vie.

Est-ce normal que nos femmes soient emprisonnées dans leurs foyers sachant que seuls les hommes peuvent libérer leurs cous?

L’expression montre le caractère esclavagiste du mariage rompu uniquement par l’homme en enlevant la corde au cou de la pauvre mariée. Non! Chacun des deux partenaires doit pouvoir mettre fin à la relation.

Les femmes peuvent être bastonnées par leurs maris. On ne peut pas flirter entre des lois très rigides et la déclaration universelle des droits de l’homme. L’incompatibilité est manifeste et le monde musulman adapte ses lois en perpétuelle mutation pour épouser des réalités humaines très glissantes. Certains pays, comme la Mauritanie, le font par peur de sanctions internationales, d’autres n’ont jamais coupé de mains ni de têtes d’ailleurs.

En Mauritanie, des pseudo-guides injectent le venin de la division par les ethnies et les castes pour maintenir sous contrôle la population. Au profit de qui? De la junte ! Voilà pourquoi aucun général ne tente d’établir un État de droit.

Bien sûr, il ne faut pas tout imputer aux religions. Le supplice du pagne blanc, l’excision, l’abandon des épouses et bien d’autres dérives sont sociétales.

6 novembre 2022

Siree Tekruur

● Angle mort : invisibilité des femmes mauritaniennes dans luttes sociales et politiques | Dr Sidi IB NDIAYE

Il y a de cela quelques années, l’idée d’ouvrir un nouveau thème de recherche sur la contribution des femmes mauritaniennes aux luttes politiques et sociales des dominés au sens large, m’a semblé essentielle. Cette idée n’est pas tombée du ciel. Elle est venue à moi d’abord parce qu’au cours de mes années de thèse, j’ai rencontré majoritairement des hommes qui ont bien voulu me livrer leurs témoignages. Très peu de femmes (en dehors de l’association des veuves à Nouakchott). A chaque fois que j’ai posé la question du rôle joué par les femmes (épouses en particulier) des victimes du régime militaire, leur présence active mais bien souvent discrète dans les luttes des années 1960 à 1990, a systématiquement été signalée et soulignée. Mais sur les photos et dans la littérature grise, cette place a été réduite à une portion congrue. J’ai donc décidé de contacter des femmes en France et en Mauritanie en leur expliquant que je souhaitais écrire un article sur leur participation/contribution passée et présente à des combats dont les figures connues sont des hommes. Il s’agissait aussi de dire les mémoires féminines des luttes sociales et politiques. J’ai dû me résoudre à ne rien écrire puisqu’elles n’étaient visiblement pas attirées par ce projet.
Vendredi 29 octobre 2022, à l’occasion de la projection d’un film sur une partie de l’histoire politique de la Mauritanie, un témoignage indiquant un détail (une femme a dactylographié le Manifeste du négro-mauritanien opprimé en toute clandestinité) a réveillé ce besoin de rouvrir un projet abandonné. Ce témoignage s’ajoute à un autre que j’ai conservé : « lorsque nous étions en prison, nos épouses ont remué ciel et terre pour nous faire libérer, elles ont mobilisé les ressources dont elles disposaient » . Pour l’époque, écrire dans la clandestinité et se mobiliser physiquement n’étaient pas des choses banales. Mais il est certain que ces femmes ont fait davantage. Pourquoi sont-elles donc les grandes absentes? Ont-elles été invisibilisées ou ont-elles choisi l’invisibilité?

L’histoire récente de la Mauritanie a vu de nombreuses femmes occuper le devant de la scène. Je pense à l’association des femmes chefs de familles, celles d’IRA et encore plus récemment, celles d’OLAN (et d’autres encore qui me pardonneront de ne pas les citer). Dans la conception comme dans l’exécution des « opérations », elles ont joué un rôle capital. Qu’est-ce qui a changé depuis une vingtaine d’années et pourquoi, malgré tout, sont-elles encore si invisibles ?

©️ Repris via le post Facebook de l’auteur https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=10229985413440862&id=1276221907

● La primauté de la condition sociale sur la langue | Par Seyré SIDIBE (OndeInfo)

Pendant longtemps, appartenir à une même communauté linguistique, parler la même langue, était une raison suffisante pour défendre de facto, les mêmes intérêts et partant appartenir à un même « empire ». C’était s’inscrire dans une même communauté des destins. En effet, la langue était un lien fort qui transcendait les marigots, les rivières, les fleuves, les montagnes, les dunes et même les océans pour  fédérer, rassembler des locuteurs venus de partout et de nulle part.

Dans une échelle plus grande, la francophonie est  devenue une véritable cacophonie pour certains,- ils ne s’y retrouvent pas – et se sentent plus liés à des lusophones, anglophones ou arabophones par le fait qu’ils ont en commun les mêmes problèmes existentiels.

Parler la même langue était source de rapprochement, de complicité et de confiance mutuelle ; si bien que les locuteurs d’une même langue partageaient les mêmes croyances et préjugés, des normes et références communes : ce qui était suffisant pour qu’ils  s’unissent pour le meilleur et pour le pire.

 La langue était ainsi l’un des critères de classification les plus déterminants comme la tribu, dans certains pays du monde, qui représente la référence Absolue, et dont la prééminence et la stature vont jusqu’à concurrencer, la nationalité ainsi que l’Etat et ses symboles.

Cette fracture est également observée dans la religion qui a montré ses limites : prier dans la même mosquée, fréquenter la même synagogue ou la même paroisse  ne suffissent plus pour créer les conditions d’une alliance qui garantit la paix et la cohésion sociales.  

Désormais, seule la condition sociale  s’impose  comme l’élément fédérateur le plus pertinent capable de créer des liens sincères et francs entre les humains : plus fraternels que les rapports sociaux et communautaires classiques basés sur la race, la langue, la tribu, l’appartenance géographique ou culturelle.

L’injustice, la discrimination, la marginalisation, l’exclusion créent ainsi des dynamiques sociales, « une supra classe sociale » portée par des réalités  et contextes socio-politiques, économiques et culturelles spécifiques : des nouvelles alliances. Il en est de même pour une position sociale avantageuse et confortable qui rassemble des individus autour des mêmes intérêts et se moque de leurs appartenances diverses et spécifiques.

Dès lors, s’investir à défendre une langue, même de surcroit maternelle est certes une démarche identitaire et naturelle, mais elle ne peut garantir l’émancipation et l’égale dignité de toute la communauté linguistique et ethnique – les inégalités  sociales  mises « en jachère » referont surface une fois le but atteint- ; on combat une injustice venue du dehors et on camoufle et maintien celle de l’intérieur.

La langue est certes un facteur d’unité mais une unité de façade. Elle n’est pas toujours égalitaire pour tout le monde. Ses voyelles et consommes n’ont pas les mêmes longueurs et les mêmes largeurs pour tous les locuteurs, sa musicalité sonne différemment, selon les locuteurs : les intérêts sont divergents selon les classes.

En revanche, la condition sociale crée une ferveur et une rencontre heureuse entre des « victimes » de tous bords  unies  par l’instinct de survie pour former une communauté hétérogène du fait de la diversité des provenances et origines pour « fraterniser ensemble » autour d’un même destin, souvent implacable. Ce lien est plus fort que la parenté, la famille et la langue ou encore les classifications sociales traditionnelles et statiques.

La langue surtout lorsqu’elle fait référence à une « communauté ethnique » a cessé d’être un critère déterminant et identitaire pour unir  des individus par ce que conjuguant seulement le même verbe. En effet, elle n’exprime pas toujours la même sagesse et la même fierté de s’y identifier pour tous les membres de la communauté linguistique. 

En définitive, seule la condition sociale compte. Elle transcende et bouscule les liens et alliances traditionnels basés sur la langue ;  par le fait qu’elle est partagée et commune à  des millions et de milliers de personnes qui ne se connaissent forcement pas, ne se sont jamais rencontrées, mais liées par le besoin de s’affranchir, de s’émanciper d’une situation qui les broie, leur ampute une partie de leur dignité et de leur humanité.

 Il faut donc compter avec cette nouvelle classe, une alliance nouvelle dynamique, ouverte, supranationale et mondiale née de l’expérience et du vécu pour défendre le même idéal et des intérêts Existentiels quasi identiques.

Seyré SIDIBE 

©️ via https://ondeinfo.com/la-primaute-de-la-condition-sociale-sur-la-langue/

● Ces Africains, étrangers chez eux | Par Tierno Monénembo

Dans le discours controversé qu’il a prononcé du haut de la tribune des Nations-Unies le 24 Septembre dernier, le Premier Ministre Malien par intérim, Monsieur Abdoulaye Maïga, a qualifié d’étranger, le président du Niger, Monsieur Bazoum, faisant sans doute allusion aux origines arabes de celui-ci. Cette malheureuse sortie nous pousse à émettre deux remarques. De même qu’un ministre français-surtout celui des affaires étrangères- n’a pas à décerner un certificat de légitimité à un gouvernement malien, un Premier Ministre malien n’a pas à décréter qui est Nigérien et qui ne l’est pas (il a autre chose à faire surtout par les temps qui courent !). D’autre part, en ce moment crucial où, accablée de misère et de crises de toutes sortes, l’Afrique cherche confusément l’union salvatrice, ce propos xénophobe sonnent comme une hérésie dans la bouche d’un homme d’Etat de cette envergure, surtout dans cet espace soudano-sahélien, où depuis toujours, le brassage a été la règle.

Les puissants empires et royaumes qui s’y sont succédé et le génie assimilateur de l’Islam y ont largement favorisé le mélange des langues, des ethnies et des races. En tout état de cause, les Peuls, les Mandingues, les Songhaïs et les Arabes ne sont étrangers nulle part dans cette portion du continent : pas un recoin qu’ils n’aient foulé ; pas une ethnie à laquelle ils n’aient mêlé leur sang !

C’est le moment ou jamais de tordre le cou à cette idée reçue selon laquelle il existerait une Afrique Noire et une Afrique Blanche. Le Sahara n’a jamais été une frontière, une barrière infranchissable. C’est un placenta civilisationnel. Noirs et Sémitiques ont toujours vécu ensemble que ce soit au bord du Nil ou au cœur du Sahara. Ils ont peuplé l’Egypte Ancienne où leur brassage a donné ce que les contemporains des pharaons ont appelé la race intermédiaire. Entendez, les Ethiopiens, les Somaliens, les Soudanais, les Toubous, les Peuls, les Touaregs et même une bonne partie des Mandingues.

Le Premier Ministre Maïga sait qu’il y a des Arabes dans son pays, le Mali, surtout à Tombouctou, ville dont il est probablement originaire. Il en existe en Mauritanie, au Niger, au Tchad, même au nord du Cameroun. Si on y ajoute les diasporas libanaises, l’Arabe devient aussi commun que la plus autochtone de nos ethnies. Quant au Maghreb, cette fausse Afrique Blanche, que l’on me montre donc un seul bled qui n’a pas ses Noirs ! Les Noirs et les Arabo-berbères ne sont pas étrangers les uns aux autres en dépit des vicissitudes de l’Histoire.

Le panafricanisme doit commencer à la maison. Si nous cultivons la tolérance ethnique, raciale et religieuse dans nos familles et dans nos villages, l’unité africaine se fera d’elle-même. Regardons autour de nous : le maire d’Amsterdam est un Marocain d’origine, celui de Londres, un Pakistanais. Le nouveau Premier Ministre britannique est un Indien. Il y a quelques jours, le ministre des Finances du roi Charles III était un Ghanéen. Et nous, nous en sommes encore à nous demander si le Dioula de Côte d’Ivoire est ivoirien, si le Peul de Guinée est Guinéen, si l’Arabe du Niger est Nigérien, si le Bamiléké du Cameroun est camerounais, si le Soninké de Mauritanie est mauritanien, si le Noir de Tunisie est tunisien…

Triste Afrique !

Tierno Monénembo

Source : Le Point

©️ Repris via https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=10159207596210544&id=731995543