● Contribution | Et si la citoyenneté numérique redéfinissait les notions de territoire et d’État ? Par M. Seyre Sidibe

Les réseaux sociaux sont devenus un espace de citoyenneté. Cette  citoyenneté nouvelle  qui bouscule celle classique est unique en son genre. Ici, point de territoire circonscrit, point de nationalité unique sous la bannière d’un État avec ses symboles : un territoire, une armée et un drapeau…

Il en va de même pour la famille, l’amitié et la politique. Tous ces fondements de la société classique sont  en  perpétuelle changement ; en mutation.

La notion de frontière a profondément changé. Tout est dans l’imaginaire, dans la représentation. Voilà le nœud de la polémique récemment alimentée par la sortie de l’ancien ministre  Sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane GADIO.

Le voisin n’est plus celui qui habite le palier d’à côté.  Celui qu’on croise tous les jours:  deux, trois, quatre fois par jour. Le voisinage est désormais une notion de connexion et de partage. Elle n’est plus une question de distance.

Les réseaux sociaux ont dès lors bousculé, voire bouleversé, la conception traditionnelle de citoyenneté, de territoire, de voisinage et même de la géopolitique.

En effet, désormais, tout est question de centres d’intérêts, de partage des mêmes passions, des mêmes combats, des mêmes valeurs, des mêmes sensibilités ou complicités, etc.

Sur le plan politique, par exemple, certains compatriotes mauritaniens sont offusqués de constater l’intérêt que porte une partie des Mauritaniens à la politique sénégalaise, cristallisée ces derniers temps par l’opposition entre Sonko et Diomaye.

La même critique peut être formulée contre ceux parmi les Mauritaniens qui connaissent tout de Bagdad, de Benghazi, de Doha, de Rabat et d’Alger, du Fatah et du Hamas, alors que, devant une production orale dans nos langues nationales, ils sont incapables de faire la différence entre le pulaar, le soninké et le wolof, pourtant des langues inscrites dans la Constitution.

Au plan politique, il est évident que des hommes et des femmes placés dans les quatre coins du globe sont désormais unis par les mêmes idéaux grâce aux réseaux sociaux autour des mêmes problématiques : l’émigration, la lutte contre le terrorisme, l’homosexualité, etc.

Ils transcendent ainsi les appartenances et les clivages locaux pour internationaliser leur vision. Les exemples ne manquent pas : les nouveaux intellectuels du panafricanisme dans l’espace AES et leurs répondants à travers le monde, etc. Idem du côté de l’Occident, où la guerre Russie-Ukraine a été déterminante.

Chez nous encore, la lutte  contre l’esclavage par ascendance est présente surtout en milieu Soninké.
Les réseaux sociaux sont  devenus un champ de bataille et de confrontation. Cela a occasionné une nouvelle configuration des paradigmes. De nouvelles amitiés ont été créées mais également des nouveaux antagonismes.

Désormais, les likes sont révélateurs des prises de position. On ne cherche plus la vérité, la cohérence et la force de l’argument ou encore sa pertinence. Ce qui est jugé, ce qui compte, c’est l’identité de celui qui a écrit ou partage.

La contradiction et les critiques constructives, qui sont les marqueurs des échanges intellectuels ou académiques, sont utilisées pour humilier ou ridiculiser. Elles sont souvent convoquées de manière malhonnête et impertinente pour se faire remarquer, passer pour un génie. Impressionner peut-être.

Une telle démarche se caractérise par la recherche effrénée du sensationnel et de l’irrationnel. Elle a parfois altéré la pertinence de débats aux thématiques pourtant intéressantes sur la toile.

Cette dernière est transformée en un champ de tirs et de règlements de compte. Certains trouvent l’occasion de s’acharner contre des personnes à qui ils ne peuvent jamais oser s’attaquer dans la réalité.

Dans ce contexte, la neutralité et l’objectivité intellectuelles sont devenues rares. Chaque post est scruté, chaque like est analysé pour classer l’auteur dans un compartiment.

Le silence est également questionné. La réaction tardive aussi, surtout pour les intellectuels classiques et maintenant les nouveaux « intellectuels des réseaux sociaux ». Ils sont beaucoup plus bavards et présents.

Quelle place et quelle posture pour les intellectuels face aux bouleversements de notre époque : doivent-ils être dans la complaisance, la complicité, la modération, ou au contraire dans l’éveil des consciences ?

Les intellectuels, eux, sont tenus de ne pas céder aux pressions extérieures, au petit calcul et autres intérêts. Leur posture doit être celle du médecin qui soigne avant tout le mal. Les éléments identitaires du patient importent peu. Cela devrait être l’attitude irréprochable d’un intellectuel : s’affranchir des pesanteurs.

Seyré SIDIBE