● Contribution | Changeons le prisme de la caméra. Par M. Seyre Sidibe



Il faut le leur concéder, à nos amis et compatriotes Maures : ils ont une carapace qui leur permet de supporter, d’être plus tolérants, réceptifs à la critique, et même à la calomnie. Je mesure maintenant la difficulté qu’ils éprouvent lorsqu’on s’attaque à la Mauritanie, le » foyer national »  sous le prisme de la société Maure. Parce qu’elle est au pouvoir et ne peut pas être « innocente » à tout point de vue de la situation déplorable que connait notre pays.

C’est pourtant notre exercice quotidien :  » les Maures ont gâté le pays » ,  « les Maures ont conduit la Mauritanie vers le chaos ». On va jusqu’à faire l’amalgame, consciemment ou inconsciemment, à  travers un abus de langage nourri par la passion ; en désignant pour responsables tous les Beydanes du pays du marasme, de l’hécatombe et du racisme normalisé. Or, il y a une portion des Maures qui n’a jamais fait de mal à personne et qui subit autant les injustices et les discriminations.

Cette rhétorique qui consiste à jeter l’opprobre sur la communauté Maure est bien accueillie et appréciée dans le milieu Négro-mauritanien qu’il soit intellectuel ou  populaire. Et lorsque certains Maures, agacés par l’acharnement et la satire contre leur communauté, sortent du silence, ces derniers sont pris à partie et lynchés sur les réseaux sociaux. Ils sont traités de racistes, de chauvins, de nationalistes arabes, de suprémacistes, etc.

Cependant dès qu’on parle de l’esclavage par ascendance chez les Soninké, des inégalités et des  injustices intra-soninke, il y a en a qui perdent tout leurs moyens et toute la lucidité qu’on leur connait.

Or, ce qu’on appelle racisme beydane exclut, stigmatise et discrimine au même titre que le système de castes dans nos communautés sociolinguistiques. Critiquer les autres semble être un exercice plaisant, qui stimule l’esprit et la réflexion de beaucoup d’entre nous.

Les Noirs mauritaniens développent souvent une complicité et une similitude de raisonnement et d’approche lorsqu’il s’agit de « dézinguer « nos compatriotes au pouvoir.

Cependant, cette entente n’est valable que lorsqu’il s’agit de parler de l’autre. Il suffit d’orienter la caméra sur nous-mêmes pour qu’apparaissent : cacophonie, ambivalence, duplicité et même confusion.

Ainsi, certains grands défenseurs des droits de l’homme, des idées progressistes, de la citoyenneté, de l’inclusivité sociale et de la méritocratie perdent leur rigueur analytique, leur aptitude à la réflexion critique dès lors qu’il est question de parler de leur village, de la chefferie traditionnelle et du droit des franges marginalisées dans nos contrées.

Ce sont les mêmes qui s’insurgent contre la nomination des ministres selon les logiques tribales ; ce sont les mêmes qui dénoncent l’esclavage, mais un esclavage qui n’existe dans leur subconscient que chez les Maures (Beydane maître et Haratine esclave).

Chez nous aussi, il est question d’esclavage et d’assignation sociale, où les chaînes sont moins visibles. Mais elles sont là pour freiner, cataloguer les individus afin de les réduire dans un carcan social hérité qui les étouffe et les empêche d’être eux-mêmes, mais plutôt les clichés projetés par la société.

Merci aux réseaux sociaux d’avoir permis de donner la parole à tout le monde, même de manière virtuelle.

Ce qui a permis de révéler au grand jour la face cachée de chacun d’entre nous, nos limites et nos certitudes, nos dogmes, nos craintes et nos hantises, etc. Les masques sont tombés. La lumière est partout.

L’exigence de justice et d’égalité doit commencer par soi-même, avant de vouloir l’imposer à l’autre. Qui mieux que le Noir mauritanien peut comprendre le malheur d’être infériorisé, minimisé, chosifié, discriminé et exclu ?

Nous avons un dénominateur commun qui nous impose d’apprendre à nous respecter les uns les autres, au risque de disparaître.

Et la première règle du respect est d’aller au-delà des intentions et des discours proclamant « l’égalité entre tous » : « Ganbanaaxu ». Il faut désormais apprendre  à intégrer le concept Ganbanaaxu dans toutes nos manifestations, dans nos rapports sociaux et politiques. C’est la garantie d’un Soninkara apaisé, fort et rassemblé.

Seyré SIDIBE