Je vois certains anciens propagandistes évoquer les FLAM, ce mouvement qui, jadis, avait un modus operandi désormais révolu. Ces FLAM, Forces de Libération Africaines de Mauritanie, ne sont plus qu’un spectre du passé. Aujourd’hui, ce mouvement n’a plus d’influence, mais il continue d’être invoqué par ceux qui cherchent à raviver les tensions d’antan. Je ne suis ni partisan ni défenseur de ce mouvement ; je n’adhère ni à son discours, ni à son parcours. Mon intention n’est pas de ranimer des querelles, mais de rappeler quelques vérités souvent ignorées.
Le véritable problème aujourd’hui ne réside pas dans les FLAM. Ce mouvement n’a jamais été assez conséquent pour influer sur le cours de l’histoire mauritanienne de manière durable. Un mouvement politique véritable, pour être efficace, doit d’abord bâtir une base solide et agir dans le cadre des réalités politiques. Or, les FLAM ont disparu, se sont dissoutes, comme du sucre dans l’eau, ou comme une boule de neige qui fond sous le soleil. Aujourd’hui, les FLAM n’existent plus, mais il est étrange de voir certains idéologues du passé tenter de réémerger en leur nom pour attribuer les maux de notre société à ce mouvement disparu. Ces tentatives d’exploiter leur nom pour distraire l’opinion publique, particulièrement de la part de ceux qui, à l’instar de Taya, cherchant à attribuer à ce mouvement les malheurs, les injustices et les atrocités qu’a subis notre pays sont désuètes.
Pour moi, cette manœuvre n’est qu’une diversion. Ce n’est pas le passé qui doit occuper notre attention, mais bien l’avenir. Toute personne véritablement engagée dans la lutte pour un avenir meilleur devrait d’abord se débarrasser de ses préjugés hérités, comme l’a souligné notre premier président, Moktar ould Daddah. Les FLAM, eux, n’ont jamais su se défaire de leurs propres préjugés. Ils n’ont jamais mené de véritable combat contre la féodalité au sein de la communauté négro-mauritanienne. Un mouvement qui refuse de se confronter à ses démons internes, qui ne fait pas son propre examen de conscience, ne mérite aucune compassion ni aucune attention.
Pour ce qui est de l’arabisation, nous ne sommes pas contre l’arabe, mais c’est l’arabe comme gagne-pain pour certains et comme langue sans avenir pour d’autres -pas de pain- qui pose véritablement problème, comme l’a souligné Murtodo Diop. Ce n’est pas la langue arabe en soi qui est en cause, mais la manière dont elle est instrumentalisée pour exclure une partie de la population de l’accès à des opportunités essentielles.
Monsieur Sneiba, votre dernier texte publié aujourd’hui et intitulé “ l’immigration a eu une incidence négative sur notre unité nationale “ est une diarrhée intellectuelle où la haine ethnique se mêle à l’ignorance la plus crasse.
À force de vouloir tordre l’histoire pour la plier à vos fantasmes racistes, vous en arrivez à un niveau d’absurdité qui frôle le grotesque.
Vous prétendez que l’immigration a nui à “l’unité nationale”. Une affirmation aussi vague que fausse.
Qui est responsable de la division en Mauritanie ? Qui a institutionnalisé un système où l’ethnie détermine les droits et devoirs des citoyens ? Qui a perpétré des purges ethniques en 1989, déportant des milliers de Mauritaniens noirs sous prétexte qu’ils étaient “Sénégalais” ? Certainement pas les victimes de ces injustices, mais bien un État raciste, façonné par des idéologues comme vous qui ne savent exister que dans l’exclusion et la domination.
Votre obsession maladive pour les Sénégalais est risible. Alors selon vous, toutes les voix qui contestent l’arabisation forcée et l’exclusion raciale seraient manipulées par des étrangers ? C’est une insulte aux milliers de Mauritaniens noirs qui subissent quotidiennement des discriminations et qui n’ont pas besoin de “Sénégalais” pour comprendre qu’ils sont traités comme des citoyens de seconde zone.
Les FLAM, l’UFP, Ne Touche Pas à Ma Nationalité… Tous ces mouvements seraient donc le fruit d’une conspiration étrangère ? Quelle belle façon de nier la réalité ! Une technique bien connue des régimes oppresseurs : réduire toute contestation à une menace extérieure pour mieux justifier la répression.
La Mauritanie, État arabe” : une insulte à la réalité démographique
Votre conclusion est une perle de cynisme. Vous parlez de “multi-nationalisme”, comme si la diversité ethnique du pays était une anomalie à tolérer sous conditions. Puis, avec une arrogance stupéfiante, vous terminez sur cette absurdité : “Et la Mauritanie, État arabe, dans tout cela ?”.
Permettez-moi de vous rafraîchir la mémoire : La Mauritanie n’est pas un État arabe, c’est un État afro-arabe où les populations négro-mauritaniennes ont autant de légitimité que les Maures.
Vouloir faire croire que les négro-mauritaniens sont des immigrés est une imposture historique. Ce sont eux qui occupaient ces terres bien avant l’arrivée des conquérants arabes.
La fuite des jeunes Maures vers l’étranger ne relève pas d’un “complot migratoire” mais de l’échec des politiques économiques du pays, qui poussent toute la jeunesse – quelle que soit son ethnie – à chercher une vie meilleure ailleurs.
Votre proposition d’“ethnies séparées avec leur propre langue et leur part du pouvoir” n’est rien d’autre qu’un apartheid déguisé. Vous proposez un système où les citoyens seraient classés selon leur origine, avec des droits attribués au “prorata de leur poids démographique”. Autrement dit, vous voulez instaurer une hiérarchie raciale dans la gestion du pays.
Mais qui vous a dit que la Mauritanie vous appartient plus qu’aux autres ? Qui vous a donné le droit de distribuer des portions de citoyenneté ? L’unité nationale que vous prétendez défendre ne peut exister que dans l’égalité et la justice, et non dans la domination d’un groupe sur un autre.
Votre texte n’est pas une analyse politique, c’est un pamphlet xénophobe destiné à flatter les instincts les plus bas d’une frange de la population qui refuse de voir la Mauritanie telle qu’elle est réellement : un pays multiracial, multiethnique et multilingue.
Votre problème, Monsieur Sneiba, c’est que vous pensez pouvoir arrêter l’histoire avec vos délires identitaires. M
Mais l’histoire vous a déjà dépassé.
Ce pays n’appartient pas aux racistes, et tôt ou tard, il faudra bien que vous l’acceptiez.
Notre visite pleine d’enseignements dans cet endroit qui abrite des reliques « témoins » vivaces d’un passé horrible (la traite transatlantique), a été fructueuse grâce à l’accompagnement ce frère sénégalais M. Abdou Diop. Guide touristique travaillant pour la municipalité de Gorée, il propose également en toute transparence ses services d’accompagnement personnalisé sur différents sites. Un professionnel consciencieux et connaisseur de la substance historique de cette île très chargée en symboles sur la traite esclavagiste ayant saigné nos zones ouest-africaines, M. Diop est d’une correspondance fiable sur place de par mon expérience avec lui lors cette journée du 22 janvier 2025. Il m’a remis ses coordonnées téléphoniques et je lui avais promis de faire écho de son activité très utile aux visites studieuses. À recommander…bien sûr !
L’expérience est un savoir sûr.
Quelques éléments médias vus sus à Gorée et au monument de la Renaissance Africaine:
Jamais un désintérêt pour le patrimoine n’a atteint un tel niveau. Un paradoxe qui mérite d’être souligné. Un deux poids, deux mesures. Autant, les autorités sont engagées pour la réhabilitation du patrimoine historique et culturel des cités anciennes (Chinguitti, Ouadane, Tichitt et Oualata) à travers l’institutionnalisation du festival annuel des Cités du patrimoine, autant elles ne font rien pour la promotion d’autres patrimoines culturels et historiques non moins importants.
Le patrimoine de Ndiéo, concentré autour de la montagne mythique de ce village Soninké, dans la moughtaa de Ould Yengé, est justement victime de cette politique, qui peine à traiter de manière juste et équitable toutes nos cultures. Alors que le caractère multi-ethnique et multi-raciale de la Mauritanie est bien inscrit dans le marbre de la Constitution de la République Islamique de Mauritanie.
La montagne de Ndiéo et ses peintures rupestres, ces pierres taillées, ses sépultures qui selon certaines sources, sont les témoignages d’un village appelé autrefois, GANGARA. Tous ces vestiges qu’on ne trouve nulle part, sont des trésors qui surprennent et fascinent plus d’un visiteur.
La source de Ndiéo est également un autre miracle. Elle est révélatrice du poème de Beaudelaire, » *Correspondance* » où il dit : _ »La Nature est un temple où de vivants piliers. Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L’homme y passe à travers des forêts de symboles_ ». Le site est féerique, extraordinaire : tout y est symbole, ésotérisme et signification.
Des animaux rares dans cette partie du pays, parmi lesquels des primates, une végétation en voie de disparition cohabitent dans ce lieu de grande curiosité patrimoniale.
Lorsque vous êtes sur le site, vous êtes apostrophé, hélé, interpellé de toute part, par des voix profondes et mystérieuses, suscitant curiosité et admiration. Ce sont des cris de détresse d’un pan de notre patrimoine historique et culturel délaissé, assurément se plaignant de sa condition et du sort qu’on lui a réservé.
Et pourtant, ce site est une mine de secrets, de vérités et d’histoires inépuisables. Il suffit que les autorités s’y intéressent, décident de le promouvoir pour qu’il nous livre tous ses trésors cachés.
Il n’est jamais trop tard. Les autorités peuvent se ressaisir pour faire connaître le patrimoine de Ndiéo et l’inscrire au patrimoine culturel national. Une reconnaissance symbolique, qui constitue une étape importante dans la réconciliation avec une partie de notre histoire.
Elles doivent également faire de sorte que historiens, archéologues, chercheurs et universitaires nationaux et étrangers s’intéressent à cette partie de patrimoine ; en accordant des facilités de toutes natures à tous ceux qui s’intéressent à la culture, et en particulier à ce site patrimonial.
Le ministère de la Culture, doit encourager la presse à aller à la découverte du site, en y consacrant toutes sortes de productions journalistiques ; à travers (reportages, interviews, émissions etc.), avec des personnes ressources locales et nationales.
A long terme, il s’agira de sortir Ndiéo de son enclavement pour le relier aux capitales régionales Selibaby et Kiffa par une route goudronnée. Ensuite, œuvrer pour que le tourisme y soit développé en raison de son potentiel touristique extraordinaire. Ce qui ne peut se faire qu’avec une volonté politique réelle des autorités : en effet l’industrie touristique exige de moyens énormes, de la planification et de l’investissement notamment pour réaliser des infrastructures touristiques et hôtelières.
Nous avions souvent abordé, la question de l’esclavage en milieu Soninké, avec beaucoup de sérieux et de passion. On ne pouvait faire autrement ! C’est un impératif moral, et une compassion pour les victimes, tant le sujet est loin d’être léger ou drôle. Cependant, trop de sérieux, n’est pas sérieux. Et si l’on y mettait un peu d’humour.
La noblesse « horaxo » devrait être un idéal Soninké, soit une personnalité Soninké achevée et parfaite, l’incarnation de la sagesse de « l’homme Soninké » : un idéal à éteindre.
La Noblesse, sous ce rapport, est une attitude, un comportement, une exemplarité morale et éthique, spirituelle voire existentielle.
Tous les membres de la communauté peuvent, en théorie, accéder à la Noblesse, mais à condition d’être éligible. Ainsi, elle cessera d’être héréditaire, transmise par la naissance, une classe fermée et cloisonnée, qui croient être supérieure aux autres; en faisant de la noblesse sa » propriété privée » . Un titre donc contestable par son mode d’acquisition, de transmission ; tel un seigneur sans honneur, arrivé au trône par usurpation et sans en avoir le charisme et la prestance.
Ainsi, la Noblesse devient le combat de chaque Soninké (hommes, femmes, jeunes et vieux ) pour y accéder. La recherche d’une échelle sociale, jamais acquise définitivement et à vie, conduira certainement à la promotion d’une société plus saine, plus juste où l’excellence est une valeur, un défi de tous les jours.
Dans cette nouvelle architecture, la noblesse sera ouverte à tous. Mais attention, on peut la perdre comme un permis à points . En effet, on y prévoit, la déchéance du titre de la Noblesse pour ceux qui poseront des actes répréhensibles et blâmables : elle repose sur l’exemplarité, la probité, mais surtout votre apport à la communauté, à la société.
Dans cette vision, l’Esclave n’est pas un nom de famille, un statut social, un héritage social, soit une étiquette à vie et pour toujours. L’esclave est celui qui est nuisible, celui qui est ignorant et fait montre de bassesse par son comportement etc. On est donc loin du déterminisme social. Rien n’est acquis d’avance et rien n’est perdu d’avance.
Les belles âmes et vertueuses seront les gardiennes du temple de cette nouvelle noblesse ; une espèce de Panthéon. Si bien qu’on sera loin du schéma actuel, où certains sont » déclarés » appartenir à la noblesse, alors même qu’ ils ne savent même pas comment s’y prendre. D’autres sont classés « esclaves » pendant qu’ils excellent en toute chose, et n’ont jamais compris pourquoi la société leur réserve une place aussi déshonorante et abjecte.
Le meilleur modèle social, c’est celui qui accorde une place de choix à l’humain. Or, l’humain est indissociable de la dignité. Ainsi, la dignité est un trait intrinsèquement humain, par delà les origines sociales, géographiques, raciales, tribales, ethniques et linguistiques etc., elle ne peut être la propriété de quelques « privilégiés ».
Un travail de déconstruction est nécessaire pour expliquer que l’honneur revient à cet homme qui a été abusé, déshonoré, déshumanisé, vendu et traité comme un bien meuble par son semblable. Quel honneur, quelle royauté, quelle éminence pour celui qui a esclavagisé son propre « frère » ? Même les puissances impérialistes, ont aujourd’hui honte des actes barbares qu’elles ont posés autrefois en Afrique et ailleurs.
Si la grandeur d’une puissance colonisatrice se mesurait au nombre de colonies dont elle disposait, donc de populations indigènes et de territoires; de nos jours la puissance est avant tout économique, culturelle, démocratique, politique, militaire et diplomatique etc.
La grille de lecture a bien changé. La noblesse est du côté de la victime, qui n’a rien fait de mal si ce n’est être faible, pauvre ou vulnérable. Une situation qui peut arriver à chacun; si l’on admet que la vie est faite de haut et de bas.
Or, l’indignité caractérise bien les agissements de celui qui profite de la faiblesse de son » frère » pour l’exploiter psychologiquement, culturellement, économiquement, politiquement, socialement etc. Et plus grave encore, sans aucun remords, il entend perpétuer sa domination par la transmission des « codes » à sa « lignée » pour que le mal perdure. Comment s’enorgueillir d’un passé où ses aieux avaient des esclaves ? Quandon sait que l’esclavage, même pratiqué sous le manteau de la culture (tradition) n’est pas sans rappeler: abomination, crime. En effet, il rime avec criauté, brutalité, violence, viol et toutes sortes de tragédies humaines.
Le 20 novembre 2024, le secrétaire général de la présidence de la République, Alfousseyni Diawarra, annonce à la télévision lors d’un flash spécial que « le président de la Transition, chef de l’État, vu la Constitution, vu la Charte de la Transition, vu la loi […] du 25 février 2022 portant révision de la Charte de la Transition décrète : […] il est mis fin aux fonctions de Premier ministre et des membres du gouvernement ». Choguel Kokalla Maïga quitte donc la Primature, qu’il occupait depuis le 7 juin 2021. Le nouveau général de division Abdoulaye Maïga lui succède. Il avait déjà porté le titre de Premier ministre, mais de façon éphémère, entre le 21 août et le 5 décembre 2022, pour assurer l’intérim d’une fonction laissée vacante à la suite de problèmes de santé de l’ex-président du M5-RFP. Si la mise à l’écart de cette figure marquante de la junte au moyen d’arguments juridiques discutables profite à la junte en affaiblissant les lois constitutionnelles (I), elle alourdit surtout le poids de la confédération des États du Sahel, augmentant son influence dans la politique malienne (II).
● I. L’affaiblissement des lois constitutionnelles maliennes
Les textes cités par le messager du Président Goïta motivent-ils un changement légal de Premier ministre ? L’utilisation de trois articles issus de trois documents constitutionnels entraîne telle question, car aucun n’est valable sur le plan du droit. En effet, si l’article 57 de la Constitution de la IVe République dispose bien que le « président de la République nomme le Premier ministre et met fin à ses fonctions », celle-ci n’est pas encore applicable, comme l’indique son article 190 : « Jusqu’à la mise en place des nouvelles institutions, les institutions établies continuent d’exercer leurs fonctions et attributions. » Or, le président de la République n’a toujours pas été élu ! De même, faire appel à l’article 11 de la Charte de Transition (selon lequel « le gouvernement de la Transition est dirigé par un Premier ministre nommé par le président de la Transition ») est tout aussi irrégulier, puisque le régime exceptionnel a théoriquement pris fin le 26 mars 2024, date à laquelle s’est achevée sa prolongation prévue par la loi du 27 février 2022 ! Par parenthèse, ajoutons que nul ne peut imaginer sérieusement que la junte exploite l’article 38 de la Constitution de la IIIe République, cette Constitution à laquelle la Charte se réfère, mais qui a disparu du préambule de la loi fondamentale de 2023 ; elle dispose, certes, que « le président de la République nomme le Premier ministre », mais précise qu’« il met fin à ses fonctions sur présentation par celui-ci de la démission du gouvernement », et Choguel Maïga n’a pas pris congé de lui-même ! Ce raisonnement, les généraux putschistes l’ont sans doute eu, mais il n’est pour eux que détail, car c’est désormais une autre institution qu’ils cherchent à consolider : la Confédération des États du Sahel, dont le Traité a été signé en juillet 2024. Les critiques de Choguel Maïga ont finalement été une heureuse occasion de se débarrasser de lui et de le remplacer par un des leurs, complice de leurs moyens aussi astucieux que peu scrupuleux pour atteindre leur but de rester à la tête du pays. Avec Abdoulaye Maïga, le Premier ministre du Mali n’assure plus le lien entre la population civile et l’armée au pouvoir, mais entre celle-ci et les juntes nigérienne et burkinabè.
● II. La consolidation de la Confédération militaire des États du Sahel
Nommer Premier ministre le général de division Abdoulaye Maïga renforce bien sûr la militarisation du régime malien, mais aussi celle de la Confédération unissant le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Dans cette association d’États souverains qui ont délégué certaines compétences à des organes communs, notamment la sécurité et la défense, la désignation d’un officier supérieur confirme l’orientation d’une politique forte qui devrait bientôt être expliquée dans un discours de politique générale et justifier que les chefs des principaux partis d’opposition restent incarcérés, ou que l’universitaire Étienne Fakaba Sissoko demeure emprisonné pour avoir écrit contre les prétendus restaurateurs de la liberté. Aucun civil ne peut plus ménager les ambitions des chefs arrogants et orgueilleux d’une armée pourtant très faible et qui cherchent du soutien non plus auprès peuple, mais dans les régimes militaires et autoritaires du général Tiani et du capitaine Traoré qui les aideront si les civils cherchaient à se retourner contre eux. Dans un article du 24 novembre 2024, Jeune Afrique explique que « les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) veulent « harmoniser » leurs documents de voyage et d’identité, pour une « libre circulation des personnes et des biens » ». N’est-ce pas une façon de soumettre les citoyens maliens à la justice nigérienne et à la justice burkinabè, donc un moyen original de faire taire les voix de l’opposition ? Les ressortissants des trois pays, pour être unis dans une sorte d’identité sahélienne, pourraient avoir à rendre des comptes devant des juridictions étrangères de prétendus manquements à des lois extérieures et commis dans les frontières de leur propre État : l’arrestation d’Issa Kaou N’Djim, puni pour avoir critiqué, au Mali, le pouvoir du capitaine Traoré, marquerait alors la première application d’une règle en passe d’être officialisée et généralisée, car la politique d’Abdoulaye Maïga sera bien plus pénétrée des idées du Traité de Confédération des États du Sahel que celle de son prédécesseur, puisqu’il en est l’un des fondateurs.
En écartant Choguel Maïga, et au mépris des lois constitutionnelles, le Président Goïta transforme peu à peu la nature du régime politique : le gouvernement ne sera plus chargé d’appliquer une politique pour le Mali, mais une politique pour le bien de la Confédération, donc le bien de ses chefs. Abdoulaye Maïga est l’homme pour cela. Reconnaissant pour les trois étoiles que le général Goïta a fait coudre sur ses épaulettes, il saura montrer la ferveur nécessaire à l’accomplissement de sa mission.
Balla CISSÉ, docteur en droit public Avocat au Barreau de Paris Diplômé en Administration électorale
Dans les six pays qui ont subi des coups d’État militaires ces quatre dernières années, le Mali (août 2020, mai 2021, mars 2024), le Tchad (avril 2021), la Guinée (septembre 2021), le Burkina Faso (janvier et septembre 2022), le Niger (juillet 2023), et le Gabon (août 2023), les putschistes ont imposé une période exceptionnelle en matière institutionnelle et juridique, une période de « transition », réglée par un document, une « charte », qui complète officiellement la Constitution, mais lui est supérieure lorsque les deux textes s’opposent. Seul le général Tiani, au Niger, a abrogé la loi fondamentale. Chaque junte s’est engagée à organiser une élection présidentielle, gage de ses bonnes intentions démocratiques, censée marquer la fin de cette parenthèse aux confins de la légalité, mais, à part au Tchad, le scrutin est régulièrement reporté. S’intéresser au devenir du chef des officiers à la tête de l’État apparaît ainsi pertinent, en particulier à la lumière des nouvelles Constitutions qu’ils ont ratifiées, des chartes, des propositions émises par les assemblées composées des « forces vives de la nation » et des lois électorales. Aussi, tantôt la possible candidature d’un militaire à l’élection présidentielle est-elle incertaine (I), tantôt elle est rendue ambiguë (II), tantôt elle a été le fruit de revirements (III).
● I. L’incertitude d’une possible candidature d’un militaire à l’élection présidentielle
Au Niger, le général Abdourahamane Tiani a abrogé la Constitution de 2010 dès le 26 juillet 2023, jour il a fait emprisonner Mohamed Bazoum, le Président élu de façon démocratique. Depuis, aucun texte ne l’a remplacé. Le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie administre le pays comme il veut. L’homme fort du pays a annoncé, fin 2023, que se tiendrait un « Forum national inclusif » devant donner lieu à des propositions de réformes et suggérerait un délai quant à la durée de la période de transition ; il a aussi promis « un cadre stratégique de gouvernance pour la transition » : une future Charte de Transition ? En Guinée, selon l’article 46 de la Charte de la Transition du 27 septembre 2021, « le Président et les membres du Comité National du Rassemblement pour le Développement ne peuvent faire acte de candidature ni aux élections nationales ni aux élections locales qui seront organisées pour marquer la fin de la Transition », et « cette disposition n’est susceptible d’aucune révision ». Au Burkina Faso, conformément à l’article 4 de la Charte de Transition du 14 octobre 2022, « le président de la Transition n’est pas éligible aux élections présidentielle, législatives et municipales, qui seront organisées pour mettre fin à la Transition. » Cependant, en mai 2024, la proposition des « Assises nationales » de prolonger la situation institutionnelle a été retenue, de sorte que le capitaine Traoré doit rester à son poste cinq ans encore. Si l’incertitude est de mise, si personne, à part la junte elle-même, ne connaît la place des dirigeants actuels dans les institutions établies après la présidentielle, la militarisation de ces trois pays rend vraisemblable, sinon probable, une distorsion des chartes guinéenne et burkinabè et l’introduction d’un article dans la prochaine Constitution nigérienne autorisant les membres de l’armée à se présenter à l’élection. En effet, en Guinée, le Président Doumbouya a été nommé général en 2024, ce qui renforce son prestige, donc l’idée qu’il ne tient pas à quitter le palais présidentiel, et le Niger et le Burkina Faso (avec le Mali) se sont alliés en juillet 2024 dans une confédération fondée en particulier sur la sécurité et sur la défense, c’est-à-dire sur l’armée. Le capitaine Traoré et le général Tiani ne devraient alors pas accepter de renoncer à leurs prérogatives en agréant une Constitution, une loi électorale ou tout autre document les empêchant de se présenter aux électeurs. Dans ce cas, ils auront le loisir de suivre la voie empruntée par le Gabon et le Mali.
● II. L’ambiguïté d’une possible candidature d’un militaire à l’élection présidentielle
Au Gabon, l’article 44 de la Charte de la Transition du 4 septembre 2023, adoptée par le « Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions » (C.T.R.I.) impose une mesure claire a priori : « Les membres du Gouvernement de la Transition ne sont pas éligibles à l’élection présidentielle qui sera organisée pour marquer la fin de la Transition. Les officiers supérieurs des Forces de Défense et de Sécurité, nommés membres du Gouvernement, réintègrent leurs corps d’origine à la cessation de leurs fonctions ministérielles. » Toutefois, étant donné que le général Brice Clotaire Oligui Nguema cumule les fonctions de chef de l’État et de membre du gouvernement, comme ministre de la Défense et de la Sécurité (d’après l’article 35), nul ne sait s’il aura le droit de se soumettre au suffrage des électeurs. Quoi qu’il en soit, selon le Monde, « parmi le millier de propositions [du « Dialogue national inclusif »], aucune ne revient sur l’éligibilité de l’actuel chef de la transition ». Au Mali, trois mesures sont concurrentes et rendent incertaine la candidature d’Assimi Goïta, ou de l’un de ses amis putschistes. La Charte de la Transition modifiée du 25 février 2022, d’abord, est restrictive : d’après l’article 9 , « le Président de la Transition n’est pas éligible aux élections présidentielle et législatives, qui seront organisées pour marquer la fin de la Transition », d’autant que « la présente disposition n’est pas susceptible de révision » ; la loi électorale du 24 juin 2022, ensuite, nuance cependant l’interdiction : « tout membre des Forces armées ou de sécurité qui désire être candidat aux fonctions de président de la République doit démissionner ou demander sa mise à la retraite au moins six mois avant la fin du mandat en cours du président de la République » ; et « pour les élections pendant la Transition, les membres des Forces armées ou de sécurité qui désirent être candidats aux fonctions de président de la République doivent démissionner ou demander leur mise à la retraite au moins quatre mois avant la date de l’élection présidentielle marquant la fin de la Transition » ; les neuvième et onzième recommandations de la deuxième thématique, « Questions politiques et institutionnelles », du Dialogue inter-Maliens pour la paix et la réconciliation nationale (DIM), enfin, qui s’est terminé le 10 mai 2024, proposent de « réviser la Charte de la Transition » et de « susciter la candidature du colonel Assimi Goïta à la prochaine élection présidentielle ». Au Tchad, des points de vue tranchés et contraires ont été employés en matière de candidature d’un militaire à l’élection présidentielle.
● III. De l’interdiction à l’acceptation de la candidature d’un militaire à l’élection présidentielle
Au Tchad, après le décès de son père, Idriss Déby, Mahamat Idriss Déby a pris le pouvoir sans que la Constitution ne l’y autorise. Il a instauré un régime de transition le jour même, le 20 avril 2021, et, le mois suivant, a signé une Charte de Transition, modifiée le 8 octobre 2022. Son article 54 est le suivant : « Le Président du Conseil National de Transition assurant les fonctions de Président de Transition ne peut ni démettre le Gouvernement, ni procéder à la révision de la Charte de Transition, ni se porter candidat à l’élection présidentielle. » Pour contourner cet obstacle juridique, le jeune officier a fait procéder à un « Dialogue national inclusif et souverain » et a suivi ses recommandations, comme l’élaboration d’une Constitution – adoptée en 2023 – lui permettant de concourir à l’élection suprême, l’article 68 indiquant en effet que « si le candidat est membre des forces de défense et de sécurité, il se met au préalable en position de disponibilité ». Cet arrangement séduit manifestement les juntes qui cherchent lentement, au moyen de réunions populaires, à légitimer leur pérennité au pouvoir. Mais celles-ci sont plus prudentes, craignant peut-être une révolte populaire ou respectant la feuille de route que leurs alliés russes leur ont fournie. Il n’est pas d’une hardiesse excessive d’avancer que l’objectif atteint par le Président Mahamat Idriss Déby fait des envieux.
L’apparence du constitutionnalisme est le point commun de ces putschistes. Les Présidents n’ont plus l’audace ni la totale impunité de naguère. Même si les garde-fous sont faibles, contestés et contestables, telle la Cédéao, dont certains membres ont à leur tête des dictateurs, ils promeuvent de nobles valeurs. Pour les contrer, la Confédération des États du Sahel prétend défendre des valeurs africaines : c’est une idée forte et peut-être plus subtile pour maintenir le pouvoir des militaires et négliger ainsi certaines règles de droit international et constitutionnel.
M. Balla CISSÉ, docteur en droit public Avocat au Barreau de Paris Diplômé en Administration électorale
L’esclavage par ascendance, désormais reconnu comme une infraction dans le nouveau code de procédure pénale du Mali, constitue une avancée historique dans la lutte contre une pratique qui nie la dignité humaine. Mais cette victoire ne doit pas masquer une réalité : une loi, sans application rigoureuse, reste un texte vide de sens. L’exemple de la Mauritanie, où l’esclavage persiste malgré une interdiction légale vieille de plusieurs décennies, nous met en garde contre l’inaction.
En Mauritanie, l’esclavage a été officiellement aboli en 1981, faisant d’elle le dernier pays au monde à franchir ce pas. Cependant, ce n’est qu’en 2007 qu’une loi criminalisant explicitement cette pratique a été adoptée, prévoyant des sanctions pour les auteurs d’actes esclavagistes. En 2015, cette législation a été renforcée : l’esclavage a été requalifié en « crime contre l’humanité », et les peines ont été alourdies pour les responsables. Malgré ces avancées, l’application reste faible. Les victimes continuent de dénoncer les obstacles à l’accès à la justice, les pressions sociales, et parfois même la complicité de certains responsables locaux.
Adopter une loi, c’est poser les bases. Faire disparaître ce fléau, c’est un tout autre défi. La justice malienne doit se montrer à la hauteur de cette mission. Les magistrats, premiers remparts contre l’impunité, doivent être formés pour traiter ces infractions avec toute la gravité qu’elles méritent. Les auteurs d’actes esclavagistes doivent être poursuivis et lourdement sanctionnés, sans exception.
Mais la répression seule ne suffira pas. Les victimes doivent être protégées, accompagnées et réhabilitées. Sans soutien, elles risquent de replonger dans des situations de dépendance. Parallèlement, un immense travail de sensibilisation doit être mené pour briser les chaînes invisibles des mentalités, souvent encore prisonnières de traditions oppressives.
L’esclavage par ascendance n’est pas qu’un crime ; c’est une honte pour toute société qui le tolère. Le Mali doit tirer les leçons de l’expérience mauritanienne pour éviter que cette nouvelle loi ne reste lettre morte. Ce texte doit devenir un véritable outil de justice et d’espoir pour les victimes. L’histoire nous jugera non pas sur les lois que nous adoptons, mais sur les actes que nous posons pour les faire vivre. Il est temps d’agir, et d’agir avec fermeté.
La communauté soninké, principalement localisée en Mauritanie, au Mali, au Sénégal et en Gambie, est longtemps restée associée à des pratiques esclavagistes profondément enracinées. Loin d’être une simple réminiscence du passé, ces dynamiques sociales et hiérarchiques continuent de façonner la vie de nombreux individus au sein de cette société, perpétuant des discriminations systémiques. Cet article propose une analyse factuelle de l’esclavage au sein de la communauté soninké, en examinant les mécanismes d’oppression et les luttes menées pour la justice sociale, tout en tenant compte du contexte historique et juridique de la Mauritanie.
• Histoire et hiérarchies sociales L’histoire des Soninké, peuple ancien ayant joué un rôle clé dans l’empire du Ghana, a également été marquée par leur participation aux grandes traites négrières, saharienne et atlantique. Cette implication dans l’esclavage a laissé des traces profondes dans l’organisation sociale, avec une hiérarchisation rigide entre les nobles dits “Horo” (Horé au singulier) et les esclaves, dits “Komo” (Komé au singulier). Ces pratiques, qui se sont poursuivies au fil des siècles, sont encore visibles dans la société contemporaine, où l’appartenance sociale est souvent déterminée par le statut d’esclave ou de noble.
En plus de cette hiérarchisation, les terres fertiles sont traditionnellement aux mains des féodaux. Ces terres, issues de partages coutumiers, sont souvent travaillées par les descendants d’esclaves, qui ne possèdent en général ni droits de propriété, ni sécurité foncière. Les familles féodales, riches de ces exploitations agricoles, continuent à exercer leur influence en refusant la redistribution des terres selon les dispositions légales contemporaines du code foncier mauritanien, notamment les articles 36 à 41 du décret n° 2000-089.
La région Guidimakha en est un exemple comme l’a évoqué Koundou Soumaré : “[Dans le milieu soninké, ces articles qui régissent le domaine foncier mauritanien s’appliquent plus ou moins. Les terres prises par un citoyen lambda pour en faire une maison ne pose pas de problème généralement mais celles occupées pour des cultures sont revendiquées par les anciens propriétaires sous le modèle coutumier dans bien des cas].”[1]
• Défis moraux et religieux L’esclavage, en particulier dans le contexte des sociétés musulmanes comme celle des Soninké en Mauritanie, pose un défi moral et religieux. Bien que certaines lectures historiques de l’Islam aient toléré l’esclavage, les textes coraniques insistent sur l’importance de libérer les esclaves, faisant de cet acte une forme d’accomplissement spirituel et moral.
Dans le Coran, plusieurs sourates mettent en avant la nécessité de libérer les esclaves, faisant de cet acte une action méritoire et une preuve de piété.
• Textes coraniques sur la libération des esclaves
Sourate Al-Balad (90:12-13) : “Et qu’est-ce qui te fait comprendre ce qu’est la voie difficile ? C’est de libérer un esclave.” Ici, la libération de l’esclave est mentionnée comme une action vertueuse, définissant le chemin difficile vers la piété et la justice.
Sourate An-Nour (24:33) : “Et ceux de vos esclaves qui désirent un contrat d’affranchissement, concluez-le avec eux, si vous reconnaissez quelque bien en eux. Et donnez-leur des biens d’Allah qu’Il vous a accordés.” Ce verset souligne le droit des esclaves à solliciter leur libération par le biais d’un contrat de mukataba. Ce mécanisme permet à l’esclave de négocier avec son maître pour obtenir sa liberté en échange d’une compensation financière ou en remplissant certaines conditions définies dans le contrat. En encourageant les maîtres à affranchir leurs esclaves, surtout ceux qui ont démontré leur valeur ou leur bonne conduite, le Coran établit ainsi une voie vers l’affranchissement.
Sourate Al-Baqara (2:177) : “La bonté pieuse ne consiste pas à tourner vos visages vers l’Orient ou l’Occident. Mais la bonté pieuse est celle de ceux qui… donnent de leurs biens, malgré l’amour qu’ils en ont, à leurs proches, aux orphelins, aux pauvres, aux voyageurs, et pour libérer les esclaves…” Ce passage insiste sur le fait que la vraie piété ne réside pas uniquement dans les rituels, mais dans la bienfaisance envers les opprimés, y compris la libération des esclaves. Il souligne ainsi l’importance de l’action sociale en faveur des plus vulnérables.
Dans l’islam, on distingue donc deux formes d’affranchissement. La première est l’affranchissement unilatéral et gracieux, où l’esclave est libéré sans aucune compensation. Or, ces cas sont rares.
La seconde forme est l’affranchissement contractuel ou onéreux, dans lequel l’esclave rachète sa liberté, comme dans le cadre de la mukataba. Il semblerait que, dans la communauté soninké, seule cette dernière forme d’affranchissement soit pratiquée.
• Discriminations systémiques au sein de la communauté soninké Bien que certains Komo puissent acheter leur liberté, devenant ainsi affranchis, ce nouveau statut ne remet pas en cause la hiérarchie sociale profondément ancrée dans le système des castes de la société soninké.
Les descendants d’esclaves soninké demeurent donc marginalisés. Cet immobilisme social constitue un défi majeur pour les droits de l’homme et l’égalité des chances, et se confronte directement aux principes de dignité humaine prônés par l’Islam et de justice par les conventions internationales relatives aux droits humains, telles que celles de 1948 signées et ratifiées par la Mauritanie.
Malgré les pressions internationales et l’engagement de la Mauritanie, qui a signé et ratifié plusieurs conventions contre l’esclavage — notamment la convention relative à l’esclavage du 25 septembre 1926, entrée en vigueur le 9 juillet 1927, et la convention supplémentaire relative à l’abolition de l’esclavage, de la traite des esclaves et des institutions et des pratiques analogues à l’esclavage du 7 septembre 1956, en vigueur depuis le 30 avril 1957 [2] — les pratiques discriminatoires persistent au sein des communautés soninké. En ratifiant ces conventions, la Mauritanie s’est engagée à les intégrer dans son droit interne et à en assurer l’application. Pourtant, leur non-respect pourrait théoriquement exposer le pays à des sanctions des Nations Unies. Cependant, bien que celles-ci publient des rapports annuels sur l’esclavage et le racisme, aucune sanction n’a été imposée. Ces discriminations, profondément enracinées dans les structures sociales et culturelles, continuent d’affecter la vie des descendants d’esclaves.
Sur le plan juridique, l’ordonnance 83-127 du 05 juin 1983 portant réorganisation foncière et domaniale stipule dans son article 6 : “Les droits collectifs légitimement acquis sous le régime antérieur, préalablement cantonnés aux terres de culture, bénéficient à tous ceux qui ont, soit participé à la mise en valeur initiale, soit contribué à la pérennité de l’exploitation.” [3] Or, ces textes juridiques sont rarement appliqués dans les villages soninké, où les descendants d’esclaves ne détiennent que très rarement des terres, contrairement aux familles féodales.
Sur le plan économique, l’agriculture est une activité essentielle dans les zones rurales du Guidimakha. Or, les terres arables sont en général possédées par les Horo, renforçant ainsi la dépendance économique des descendants d’esclaves. De plus, ces derniers sont souvent relégués à des tâches subalternes, ce qui les maintient dans un cycle de pauvreté générationnelle.
Sur le plan social, les descendants d’esclaves subissent une marginalisation systémique. Ils sont exclus des mariages mixtes avec les Horo, une pratique qui perpétue la hiérarchie sociale en rendant impossible toute ascension par alliance : “Le pire qui puisse arriver aux gens féodaux, c’est qu’un de leurs se lie par le mariage avec un ancien esclave.” [4] Les contrevenants peuvent s’exposer à des représailles, tant du côté de l’époux ou de l’épouse.
Il en va de même pour les fonctions religieuses où celle d’imam ne peut être occupée par un Komé que s’il est autorisé par l’ordre religieux communautaire. Cela suppose deux conditions. La première, une connaissance plus ou moins approfondie de l’Islam et la seconde, une acceptation de l’ordre social établi au profit des Horo. Ces critères, en maintenant les Komo dans une position subordonnée, perpétuent leur marginalisation dans la hiérarchie sociale et constituent un frein à leur affranchissement réel.
Sur le plan politique, les descendants d’esclaves sont tenus à l’écart des instances de pouvoir. Depuis l’indépendance de la Mauritanie en 1960, aucun n’a accédé à des postes décisionnels ou à des fonctions ministérielles. Par exemple, Boubou Timera a été nommé ministre sous le régime de Ould Taya (entre 1984 et 2005). Toutefois, sous la pression de la féodalité soninké en Mauritanie, il a été rapidement démis de ses fonctions.
En ce qui concerne les structures politiques (partis) et législatives, un Komé peut se porter candidat. Son élection dépend du vote des électeurs. Ainsi, en 2018, M. Coulibaly a été élu député de Diaguilly dans le Guidimakha.
S’agissant de la chefferie des villages, aucun descendant d’esclave (Komé) ne peut accéder à cette fonction.
Sur le plan psychologique, l’esclavage ne se limite pas aux conditions physiques de servitude ; il engendre également un complexe d’infériorité qui pousse les victimes à accepter leur asservissement : “[Certains membres du groupe sont marqués psychologiquement et n’osent même pas réfléchir sur le système qui les déprécie dans leur dignité humaine.]”. [5]
Certaines de ces victimes se complaisent dans l’asservissement, cherchent à en tirer un profit financier auprès des Horo, et parfois, s’opposent au combat que mènent les associations abolitionnistes.
La dénonciation de l’esclavage et du système de castes par les personnes issues des castes inférieures reste un sujet délicat, tant sur le continent africain qu’en Europe. Les stigmates laissés par des siècles d’oppression et de discrimination créent une atmosphère de peur et de réticence à aborder ces questions. Les séquelles de l’esclavage se manifestent dans les histoires familiales, où les traumatismes et les humiliations vécus par les ancêtres continuent d’affecter les générations suivantes. Cet héritage psychologique engendre un sentiment d’invisibilité et de honte, entravant la capacité à parler ouvertement des injustices passées. De nombreux descendants d’esclaves éprouvent des difficultés à revendiquer leurs droits et à dénoncer les inégalités, craignant des répercussions sociales ou même des violences. Par ailleurs, dans les sociétés où le système de castes demeure profondément enraciné, remettre en question ces structures est souvent perçu comme une menace à l’ordre établi. Cela crée un environnement où le silence et la conformité sont privilégiés, empêchant ainsi toute forme de changement véritable. Les conséquences de cet esclavage psychologique sont multiples : elles alimentent la discrimination, renforcent les stéréotypes et perpétuent les divisions sociales.
Un appel à la solidarité et à la justice La condamnation de Hanoune OULD OUMAR dit Dicko, bien qu’issue d’une décision judiciaire sur des faits spécifiques que nous ne contestons pas, soulève une question plus profonde : celle de la liberté d’expression et du droit de dénoncer les pratiques d’esclavage et de discrimination. Son engagement et sa tenacité contre l’esclavage trouve ses racines dans l’histoire de sa famille. Sa mère a été victime de l’esclavage haalpular, tandis que son père a subi l’esclavage maure.
La dénonciation des pratiques discriminatoires, comme celles que subissent les descendants d’esclaves soninké, est un acte essentiel dans toute société soucieuse de justice et d’égalité. Le silence imposé autour de ces violations ne fait que prolonger l’injustice.
L’Association des Haratine de Mauritanie en Europe (A.H.M.E.), tout en se concentrant sur la lutte contre l’esclavage maure, reconnaît que la libération des esclaves ne peut être segmentée. Pour qu’un véritable changement systémique s’opère, il est crucial de prendre en compte toutes les formes d’esclavage, y compris celles qui subsistent au sein de la communauté soninké. La libération des Haratine et des Komo est indissociable, car nous formons une seule nation. Les discriminations qui perdurent entre ces communautés sont un obstacle à la cohésion nationale.
Une nation ne peut avancer vers la justice et la liberté tant qu’une partie de sa population reste opprimée. Il est primordial de défendre le droit de dénoncer les violations des droits humains car ce droit constitue le socle d’une société équitable et respectueuse de la dignité de tous ses citoyens.
La lutte pour l’abolition de l’esclavage en Mauritanie incombe à l’Etat mauritanien. Bien que le cadre juridique soit relativement complet, l’Etat refuse d’en appliquer les dispositions. Si ces textes étaient effectivement appliqués, l’abolition de l’esclavage deviendrait une réalité tant dans la communauté maure que la communauté négro-mauritanienne. Toutefois, l’Etat mauritanien continue de servir les intérêts de la principale structure féodale, celle des Maures, qui tire avantage de la perpétuation de l’esclavage. Les féodalités secondaires haalpular, soninké, wolof profitent de cette politique pour maintenir leur domination sur les castes inférieures.
Ainsi, les féodalités négro-mauritaniennes sont à la fois dominatrices de leurs castes inférieures, mais victimes elles-mêmes du racisme de l’Etat mauritanien.
La transgression du droit interne et international par la Mauritanie sert essentiellement les intérêts de l’Etat et de la féodalité maure.
L’espoir demeure car sur le plan national, l’Armepes continue de mener le combat contre l’esclavage et le racisme, tandis que sur le plan régional (Mauritanie, Mali, Sénégal, Gambie), il est porté par Ganbanaaxun Fedde.
Le 31 décembre 2024
Mohamed Yahya OULD CIRE Président de l’Association des Haratine de Mauritanie en Europe (A.H.M.E.) Site internet : http://www.haratine.com
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– Notes de références :
[1] Koundou Soumaré. 2024. Un bref aperçu sur la question foncière en pays soninke ; le cas du guidimagha mauritanien. Disponible sur https://haratine.com/Site/?p=20974.
Par ces temps qui courent où l’on parle de héros : les Tirailleurs Sénégalais héros ou traîtres à la nation africaine, il me plaît de désigner les précurseurs du mouvement Soninké de lutte contre l’esclavage statutaire ou par ascendance de héros.
En effet, un héros est un sauveur, un libérateur qui défend une cause juste pour faire triompher la vérité, pour rétablir la justice en préservant les plus faibles de la cruauté et l’arrogance des plus forts. Cela dit, le héros est porteur d’un projet qui est souvent contraire aux intérêts des tenants de l’ordre établi, celui de l’establishment. Il est conscient des dangers, des complots, des cabales, des risques et des embûches à contourner, à surmonter, et auxquels il s’expose au péril de sa vie mais déterminé à mettre tout en œuvre pour défendre son projet, pour que triomphe ses idées.
Bien évidemment, il s’expose à la furie de tous ceux qui s’opposent au changement, aux forces visibles et invisibles. Mais il reste de marbre, intrépide, courageux et droit dans ses bottes.
C’est en cela, qu’en cette année 2024 finissant, je désigne les initiateurs du Ganbanaxu fedde, le mouvement d’émancipation Soninké né, il y a 8 ans, de héros d’une nouvelle société Soninké en gestation. Le mouvement est révolutionnaire par les idées qu’il développe, et par son courage à remettre en cause des acquis sociaux et statutaires.
Jamais, un mouvement Soninké n’a porté et élevé la critique, la satire sociale jusqu’à ce niveau. Que reproche-t-on à ce mouvement ? Qui ne demande qu’une chose, la fin des privilèges liés à la naissance. Il défend une fraternité Soninké qui ne se limite plus à être locuteur natif d’une même langue mais fondée sur la fin des classes sociales synonymes de barrières et source d’inégalités.
Le mouvement Ganbanaxu fedde, -j’ose affirmer- que certains considèrent de groupe séditieux, contestataire, déstabilisateur voire rebelle parce qu’il a créé un remous social jamais vécu dans l’histoire Soninké. Une société où on ne tolère pas toujours le grand déballage par souci de soigner le paraître, de camoufler, de dissimuler les dissensions, les tares pour servir une pudeur gênante qui fait des victimes en silence.
Réfléchissez-y-en profondeur ! En libérant la raison des dogmes qui l’enlisent, le mouvement a poussé la réflexion jusqu’à niveau jamais égalé en termes de revendications, de propositions et de mise à nu de sujets jusqu’ici tabou.
A ce titre, le mouvement Ganbanaxu fedde peut être considéré comme philosophique, politique et social du fait qu’il interpelle chaque Soninké à réfléchir sur les codes de notre société, le contrat communautaire hérité ainsi que sa viabilité même de nos jours des survivances de traditions esclavagistes et féodales dans le rapport intra-social et communautaire Soninké.
La contestation n’est que la partie visible du combat, qui semble hélas cristalliser l’attention de la grande masse qui s’en sert, non sans maladresse et avec peu d’objectivité comme prétexte de rejet, de condamnation et même de diabolisation du mouvement.
Le temps est le meilleur allié des faibles. Il exige de la patience.
La vérité sera rétablie un jour, les « incompris » seront compris, hommage leur sera rendu. La postérité réhabilitera, je suis certain, un jour sous un soleil nouveau, un soninkara rassemblé et affranchi, les initiateurs du mouvement Ganbanaxu fedde, dans une approche littéraire et philosophique pour écrire et enseigner l’histoire politique et sociale de la société Soninké post-wagadu.
Ce jour-là, le mouvement Ganbanaxu fedde retrouvera ses lettres de noblesse ; et sera considéré à juste titre, mouvement social, politique, intellectuel, mais surtout philosophique Soninké, dont le combat est de donner à chaque Soninké la plénitude de sa dignité, en le considérant comme un membre à part entière, débarrassé de tout étiquetage social.
En somme, le mouvement nous commande de revoir notre façon de juger, de raisonner, de penser, de reconsidérer nos préjugés, notre perception des rapports interpersonnels et intra personnels et nos appréhensions : telle est la portée philosophique des idées du mouvement ; au-delà de la lutte contre l’esclavage par ascendance.
Le bilan du mouvement Ganbanaxu fedde, depuis ses premiers audios dans certains milieux Soninké, est perçu comme une catastrophe, un mouvement de renégats et d’anarchistes. Loin sans faux !
Le bilan quantitatif ou du moins qualificatif s’oppose au bilan qualitatif. Le dernier est moins bavard, moins visible mais pourtant plus utile. Les plus subtils et futés, forts de leur esprit de discernement, n’ont pas de peine à mesurer l’impact positif du débat soulevé par le mouvement en termes de liberté, d’égalité et de dignité.
Et grâce à ce mouvement, les Soninké ont appris à s’interroger de manière critique, à remettre en cause et à chercher à comprendre la portée, la signification profonde, la vérité cachée voire la symbolique des traditions qu’ils perpétuent de génération en génération, et souvent de manière mécanique lorsqu’elles déshonorent et humilient une partie de cette même société.
Le débat sur l’égalité à la naissance, la gestion du pouvoir politique, la remise en cause de certains « accords sociaux » en contradiction avec la république et la citoyenneté, toute chose qui visent à changer la perception sociale de la dignité et des valeurs sociales : une nouvelle hiérarchie des valeurs basée sur ce que vaut l’individu par lui-même, pour lui-même et non par ce que prétend être son père ou sa famille.
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